Image du film Leave No Trace
Très attendue depuis Winter’s Bone en 2011, la réalisatrice Debra Granik revient cette année avec Leave No Trace, qui raconte l’histoire d’un père et sa fille vivant à la marge de la société, dans un parc naturel du Nord des Etats-Unis.
Comment vit-on dans les marges ?

C’est une question qui semble hanter le cinéma de Debra Granik. Ses personnages sont souvent hantés et détruits par les affres de la société moderne, comme la drogue qui ronge Vera Farmiga dans Down to The Bone, ou la pauvreté qui frappe la famille Jennifer Lawrence dans Winter’s Bone. Ici, c’est Ben Foster qui joue la partition du marginal à travers le personnage de Will, vétéran traumatisé par la guerre qui avec sa fille Tom habite au beau milieu d’un parc naturel aux abords de Portland. Ils vivent en autarcie dans la forêt, cachés des autorités, ne sortant en ville que pour se ravitailler. Le film prend le temps de nous présenter leur quotidien survivaliste, fait de cueillette et de chasse. Si leur campement de fortune peut d’abord faire penser à la situation de certains sans-papiers, on comprend vite que Will a fait le choix de ce dénuement complet. En dehors de toute interaction sociale, il élève sa fille tout seul, lui fait faire ses devoirs, et lui apprend les rouages de la vie de vagabond, allant jusqu’à la tester dans des simulations de crise, pendant lesquelles elle doit apprendre à se cacher des autorités. Lorsque ces dernières finissent par les retrouver – le parc étant un espace public, le squat y est interdit – le père et sa fille doivent cependant faire face aux institutions, qui tentent de les réinsérer. Toute cette partie du film, pendant laquelle Will et Tom doivent réapprendre les codes sociaux, pourra servir d’illustration à la notion de socialisaton (programme de Terminale de SES).
Toute la tension du film de Debra Granik repose sur ces questions : peut-on vivre à la marge de la société, et doit-on céder à la socialisation ? Tout en montrant bien qu’une telle vie peut-être extrêmement dangereuse et violente, notamment pour une enfant, Debra Granik reste très critique vis-à-vis de l’alternative offerte par la société etles institutions. Tom n’a par exemple pas eu besoin de l’école pour être correctement éduquée, et la police est toujours représentée comme une menace qui rôde. Au final, la réalisatrice ne prend jamais vraiment partie sur la question, et préfère essayer de comprendre ce qui peut pousser quelqu’un à vouloir s’extraire de la communauté des hommes.

Un regard particulier sur la nature 

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le film comme ses personnages n’idéalisent en rien la nature. Après être passés par la civilisation, Will et Tom décident en effet de repartir vivre loin des hommes, et s’enfoncent un peu plus dans des contrées sauvages. Les grands espaces américains — qui pourront par ailleurs intéresser des professeur.es de géographie — apparaissent alors inhospitaliers voire hostiles. La caméra, très proche du sol, nous fait ressentir les moindres pas dans la boue des personnages. On peine à avancer avec eux, on tombe avec eux, on s’essouffle avec eux, etc. Ce n’est qu’en retrouvant des poches de civilisation, une cabane, une route, que les personnages peuvent enfin se reposer. Cette opposition nature/culture peut être étudiée en philosophie, et se complète d’une réflexion presque environnementaliste : Will peut tout à fait être vu comme un humain de plus cherchant à faire plier la nature à son désir.

Un film sur le traumatisme

Le personnage campé par Ben Foster est en effet très vite caractérisé par son égoïsme. Atteint de troubles post-traumatiques, il a décidé de fuir la société pour échapper à sa maladie. Le film s’attarde un peu sur cette thématique, notamment à travers une scène dans un hôpital pour vétérans, où Will se ravitaille en médicaments qu’il revend pour se faire un peu d'argent. Le traitement des vétérans par la société américaine, bien décrit ici, pourra notamment être étudié en cours d’anglais. Dans sa fuite, Will embarque sa fille, alors bébé, sans lui demander son avis. On pourrait penser que privée de sa jeunesse, la jeune Tom en veuille à son père. Pourtant, l’inverse se produit. La jeune femme se révèle être la plus forte du duo, et décide d’ignorer les nombreuses portes de sortie qui s’offrent à elle pour continuer à suivre et à protéger son père. Son parcours identitaire se construit en résonnance avec la lente désagrégation de Will, qui devient de plus en plus animal à force de fuir le monde des hommes, tandis qu’elle apprend peu à peu à s’affirmer. Magistralement interprétée par Thomasin McKenzie, le personnage de Tom pourra trouver un écho particulier chez des jeunes adolescent.e.s qui cherchent encore des manières de se construire dans une société adulte, et, pour certains, portent le poids des difficultés de leurs parents.
 
Visuellement très réussi, porté par des acteurs convaincants, Leave No Trace est cependant un film un peu lent et contemplatif, qui risque de ne pas parvenir à capter l’attention des élèves. Il apparaît à cet égard beaucoup moins accessible qu'un film comme Captain fantastic, sur une thématique et une trame assez proches. Le film de Debra Granik suit néanmoins plusieurs pistes exploitables en cours, que ce soit en SES avec la question de la socialisation, ou encore en philosophie avec l’opposition entre nature et culture. Les sociologues en herbe comme les féru.e.s de survivalisme y trouveront leur plaisir.   

Merci à Florence Aulanier, professeure de SES, pour son apport à cet article. 
 

Ilyass Malki

Leave No Trace

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