Image du film Premières solitudes
Après Récréations et Le Concours, Claire Simon revient avec un nouveau documentaire sur la jeunesse. En posant cette fois sa caméra dans un lycée, au coeur de conversations adolescentes, la réalisatrice parvient une nouvelle fois à en dire beaucoup, sans jamais en faire trop.
Claire Simon s’attelle depuis longtemps à dénicher l’émotion et la fiction dans la banalité du quotidien. Dans ses films, les moments les plus triviaux sont souvent les plus forts. Premières Solitudes ne déroge pas à la règle. Dans ce nouveau documentaire, tourné dans un lycée d’Ivry-sur-Seine, le dispositif minimaliste s’accorde à merveille avec la profondeur des sentiments qu’il entend étudier. Le procédé est simple : Claire Simon pose sa caméra à bonne et juste distance pour filmer des exercices d’empathie et de maïeutique entre des lycéen.ne.s blessé.e.s. Les conversations qui en ressortent sont parfois anodines, parfois profondes, mais forment un ensemble cohérent, visuellement soutenu par une maîtrise virtuose du cadre.

On est trop sérieux quand on a 17 ans

La mise en scène des conversations adolescentes peut sembler au premier abord un peu artificielle. En effet, les jeunes sont invité.e.s à discuter par petits groupes de deux ou trois, à l’écart du reste du lycée. Sur un banc, dans un couloir, dans un coin de la cour, Claire Simon trouve des petites alcôves, des cabanes isolées dans lesquelles elle place ses sujets. Des longs moments de silence, parfois gênés, précédent les conversations. Certain.e.s sont plus à l’aise que d’autres, et se livrent plus facilement. Mais les langues finissent toujours par se délier. En créant ces moments complètement sortis du quotidien de ces adolescentss, la réalisatrice les rend plus vulnérables, et tou.te.s rentrent très vite dans des considérations intimes. On parle famille, relations amoureuses, projets d’avenir, estime de soi, et on est très vite pris par ces histoires, plus ou moins graves. On comprend le monde à travers leurs yeux et leurs expériences. Claire Simon maîtrise parfaitement son dispositif : si elle s’éloigne du naturalisme en choisissant de mettre en scène ces discussions, elle retrouve pourtant une sincérité en laissant ses personnages s’exprimer librement. Contrairement à Récréations, où les enfants oubliaient très vite la caméra, on sent que les sujes sont toujours plus ou moins conscients de sa présence. Mais la confiance installée permet d’aborder les sujets les plus délicats.

Un film essentiel pour comprendre les lycéens

Les adolescent.e.s de Premières Solitudes vivent en effet des situations parfois très compliquées : décrochage scolaire, éclatement de la cellule famille, maladie mentale, discriminations, etc. Les moments les plus bouleversants du film s’en dégagent. La santé physique et mentale des ados est au centre du documentaire, qui pourra aisément servir de support au travail d’un.e assistante sociale, d’un.e infirmièr.e scolaire ou d’un.e CPE. On peut également envisager une utilisation dans le cadre d’un conseil de vie lycéenne, chargé du soutien apporté aux élèves. En règle générale, Premières solitudes est un film vraiment intéressant pour toute personne concernée ou intéressé par la psychologie de l’adolescence. Son étude en ESPE peut être une occasion pour les stagiaires enseignants d’apprendre à éviter certains impairs dans l’établissement d’un dialogue parfois difficile avec les élèves.

Verbaliser la solitude pour la vaincre

Le reste du public pourra trouver le temps un peu long, car le dispositif est un peu répétitif, et les conversations d'un inégal intérêt. Mais Premières Solitudes se sauve par la fraîcheur et le dynamisme de ses personnages. Si certain.e.s essaient de se protéger en restant vagues, ce n’est pas Claire Simon qui perce à jour leur carapace, mais bien leurs camarades. C'est à ce moment que l'on comprend ce qui se joue dans ces dialogues : en verbalisant avec leurs pairs leurs "solitudes", leurs émois, les premières embûches de leurs vies, ces jeunes découvrent aussi des épaules sur lesquelles se reposer pour les affronter. Le dialogue devient remède, et les camarades de classe se font allié·e·s, pour ne pas dire plus. Le film s'ouvre sur une conversation avec l'infirmière scolaire, comme pour donner la couleur des relations qui vont se tisser entre les protagonistes. À cet égard, Première Solitudes pourra aussi aider certains jeunes vivant des situations personnelles compliquées à s'en ouvrir auprès de personnes de confiance. Voir des personnages qui leur ressemblent s'ouvrir ainsi, sans jugement et sans conséquences peut aider à faire le premier pas dans une démarche de recherche d'aide, auprès d'un membre de la communauté éducative et/ou de ses camarades.

Cette critique a été écrite avec l'aide de Gabriel Kleszewski, professeur d'Histoire-Géographie-EMC

Ilyass Malki

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