Image du film La Cour de Babel
Une classe d’accueil

Connue et appréciée des cinéphiles pour ses deux fictions, Depuis qu’Otar est parti (2003) et L’Arbre (2010), Julie Bertuccelli est également l’auteure de nombreux documentaires. Dans La Cour de Babel, elle a suivi pendant un an une classe d’accueil d’étrangers non-francophones dans un collège parisien. Peu connues du grand public, ces classes accueillent, du primaire au lycée, les élèves allophones, et s’efforcent de leur faire acquérir une maîtrise suffisante du français pour intégrer à terme le cursus classique.
Se concentrant sur le cours de Français Langue Seconde, où tous les élèves allophones sont réunis, le film raconte, sur toute une année scolaire (au terme de laquelle un certain nombre d’entre eux réintégreront les classes « ordinaires »), le double apprentissage de la langue et de la vie en commun, et les relations qui se tissent entre les élèves et avec leur professeur.

Retournement de perspective

Si le film de Julie Bertuccelli surprend d’emblée, c’est qu’il procède à un double retournement de perspective.
Tout d’abord, à rebours des discours systématiquement pessimistes sur l’école (et particulièrement sur le collège), il montre celle-ci comme un lieu d’espoir et d’épanouissement personnel. Parce qu’ils viennent d’autres pays où leur avenir n’était pas assuré, parce qu’ils ont soif de s’intégrer dans la société française, les élèves et parents d’élèves du film investissent le cursus scolaire de beaucoup d’espoirs. On ne peut à cet égard que pointer le contraste entre La Cour de Babel et un autre « film de collège » récent, Entre les murs de Laurent Cantet (Palme d’Or 2008), qui malgré l’énergie que dégageaient ses personnages adolescents, était porteur d’une vision plus tragique de l’institution scolaire, vécue comme une machine à reproduire les inégalités.
Ensuite, et c’est un geste artistique et politique fort dans le climat actuel, Julie Bertuccelli choisit de filmer des enfants étrangers et de les montrer non comme un problème, non comme des victimes, mais comme des personnages à part entière.

Les héros de leur propre vie

La Cour de Babel met des noms et des visages sur une réalité qu’on appréhende trop souvent de manière froidement déshumanisée (comme lorsque l’on évoque le chiffre des reconduites à la frontière), ou alors sous un angle exclusivement dramatique.
Julie Bertuccelli montre Andromeda, Maryam, Xin, Djenabou, Felipe, Rama… et les autres comme des héros, les héros de leur propre vie. Ils vivent l’expérience souvent douloureuse du déracinement (ayant déjà vécu de longues années dans leurs pays respectifs), portent sur leurs frêles épaules des responsabilités parfois bien lourdes sur leur âge (notamment quand ils sont les seuls dans leur famille à parler le français). Il font face au défi de se réinventer dans un autre pays et une autre langue, très conscients de la responsabilité qui leur incombe (il s’agit rien moins que de « se faire un futur », de se  « changer la vie » comme le dit Andromeda avec ses mots).

Une Babel heureuse

Peut-on s’entendre alors qu’on ne se comprend pas ? Le titre du film fait se télescoper la réalité quotidienne du collège (incarnée par l’espace de la cour, dont les plans aériens reviennent comme un leitmotiv) et le mythe biblique de la diversité des langues. On interprète traditionnellement le passage de la Bible comme l’expression d’un châtiment divin : pour punir les hommes, Dieu les aurait condamnés à ne plus se comprendre. Mais certains linguistes comme Claude Hagège proposent une lecture beaucoup plus positive de la « babélisation » : la diversité (des langues, des cultures, des histoires) ne constitue-t-elle la richesse de l’humanité, et le destin même de l’homme ? (Voir Dictionnaire amoureux des langues, article «Babel», p. 47)
Le film est porteur de cette vision positive de la diversité. Alors que ces enfants viennent parfois de pays en guerre (la Lybie de Maryam), ou marqués par de fortes tensions, ethniques ou religieuses (l’Irlande du Nord de Luca), la classe apparaît comme une utopie concrète, un espace de concorde et d’échanges. Si l’horizon commun reste l’apprentissage de la langue française, chacun est riche de sa langue maternelle ou première (par opposition à « langue seconde »), comme le montre la séquence d’ouverture, où chacun apprend aux autres à dire bonjour dans sa langue.
Cela n’exclut pas les débats voire les accrochages, car on touche à quelque chose d’intime. Mais La Cour de Babel montre comment, de la diversité des opinions, des points de vue, des croyances, peut naître une vérité commune : dans une des plus belles scènes du film, à force de confronter leurs idées bien arrêtées sur la religion (l’un armé de sa Bible, l’autre de son Coran), les élèves découvrent d’eux-mêmes les concepts de tolérance et de laïcité.

La bienveillance

Si le film est aussi prenant et émouvant, c’est aussi qu’il illustre cette « bienveillance» que certains pédagogues appellent de leurs vœux : bienveillance des élèves entre eux, malgré quelques inévitables anicroches ; bienveillance des parents envers leur progéniture ; bienveillance enfin et surtout de l’enseignante pour ses élèves, qui semble « infuser » à toute la classe. La pédagogie de Brigitte Cervoni, la professeure de français du film, consiste à toujours valoriser les richesses des enfants (qui arrivent porteurs d’un savoir, d’une culture, d’une langue) et à présenter la langue française comme un moyen de sortir de soi (un moyen « d’ex-pression » au sens propre).
Cette attitude nous apparaît d’autant plus marquante dans le film qu’elle s’exerce dans le champ de la langue (syntaxe, vocabulaire, orthographe, accent), souvent vécue en France (les traumatisés de l’orthographe peuvent en témoigner) comme une norme discriminante : les élèves du film se plaignent d’ailleurs amèrement des moqueries de leurs camarades, qui stigmatisent leur accent étranger ou leurs « fautes de français ».

Mise en scène

Ce regard bienveillant, c’est aussi et surtout celui, que la cinéaste porte sur ses personnages.
Le parti pris du film, son « dispositif » comme on dit parfois, est de ne filmer que la classe, à la fois comme espace physique (à quelques exceptions près, le huis-clos est respecté) et comme groupe, et ainsi de saisir les personnages dans leurs interactions : entre l’enseignante et les élèves, entre l’enseignante et les parents, entre les élèves eux-mêmes…
Si Julie Bertuccelli a refusé de filmer les élèves en dehors de la classe (dans la cour ou dans leur famille) et de réaliser des entretiens individuels, c’est à la fois pour respecter leur intimité, et parce que le sujet du film est précisément le groupe, ce « microcosme » comme l’appelle Julie Bertuccelli. La réalisatrice s’inscrit dans une tradition documentaire incarnée par des cinéastes comme Frédéric Wiseman ou Raymond Depardon, qui nous immergent en tant qu’observateurs impartiaux dans une réalité brute. Dans cette tradition cinématographique, il s’agit non pas d’illustrer un propos déjà déterminé (à la manière des reportages télévisés), mais de « programmer le hasard » ou « d’accueillir l’imprévu dans un cadre donné » (Nicolas Philibert).
La puissance du film réside ainsi autant dans ce qu’il montre que dans ce qu’il ne montre pas (le « hors-champ ») : Julie Bertuccelli parvient à nous faire imaginer par petites touches, à travers les échanges avec les enfants ou leurs parents, le passé (avant l’arrivée en France) et le présent (en dehors de la classe) de ces adolescents. C’est aussi comme cela qu’elle en fait des véritables personnages de cinéma, qui existent entre les séquences et dans notre imaginaire à la fin du film.


 

Vital Philippot

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