Image du film Yomeddine
Le premier long métrage d'A.B. Shawty, sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes, est un road-movie qui prend pour héros un lépreux et un jeune orphelin, à la recherche de leurs origines et de leur place dans la société égyptienne.
Après avoir réalisé un documentaire sur une communauté de lépreux, le réalisateur égyptien A.B. Shawty approfondit son sujet dans un premier long métrage de fiction. Loin de tout misérabilisme, Yomeddine prend la forme d’un road-movie léger, comique par moments sans oublier d’être poignant. On y suit Beshay, remarquablement interprété par le non-professionnel Rady Gamal, un vieux lépreux non contagieux, qui suite à la disparition de sa femme, part sur les traces de sa famille qui l'avait abandonné à la léproserie. Sur son chemin, il prend sous son aile un autre abandonné de la société, le jeune orphelin Obama. Là où on pourrait s’attendre à une suite de séquences larmoyantes, le film prend le partie de ne jamais se prendre au sérieux.

Accepter la différence

Yomeddine ne s’éloigne pourtant jamais trop de ses thèmes principaux : l’exclusion et le handicap. En prenant Beshay et Obama comme protagoniste, A.B. Shawty parle en effet de la différence comme facteur de rejet de la société. Beshay comme Obama sont traités par l’ensemble des personnes "normales" qu’ils croisent comme des parias. La maladie de Beshay, pourtant plus du tout contagieuse, accentue cette exclusion, puisqu’il en porte les stigmates sur le visage. Sur leur chemin, les deux compères croisent d’ailleurs la route d’autre marginaux : une personne de petite taille, un cul-de-jatte, des handicapés moteurs. Dans cette communauté, à la Freaks de Tod Browning, ils trouvent un refuge loin des diktats sociaux. Ces questions d’inclusion et de marginalité pourront être aisément abordées en cours d’EMC au collège, voire de SES au lycée. Le fait religieux, important en Égypte, est également évoqué : Beshay est chrétien, et lors d'une scène émouvante de retrouvailles avec son frère dans une mosquée, on comprend que la religion peut également être source de rejet. À un moment phare et bouleversant du film le héros crie à la cantonade "Je suis humain !", réminiscence du "I'm a human being" de John Merrick dans Elephant man de David Lynch. Véritable plaidoyer contre les discriminations de la société égyptienne, Yomeddine fonctionne comme une fable morale, qui n’hésite pas à grossir le trait de ses personnages (les méchants y sont souvent très méchants) pour mettre en avant les valeurs humaines portées par ses héros. 

Le comique et le tragique

Beshay et Obama sont en effet à leur façon des héros archétypaux. Le film pourra ici être exploité dans le cadre d’un cours de français du cycle 3 et 4, puisqu’il renvoie aux thématiques du « héros » et du « résister au plus fort ». Le parcours des deux comparses à travers l’Egypte est aussi un voyage initiatique : à travers leurs embûches et leurs déboires, les deux personnages évoluent. Beshay finit par s'affirmer et par assumer sa colère d’être (et d'avoir été) rejeté, et Obama apprend à être un enfant, grâce à cette figure de père de substitution. A.B. Shawty met en scène cette histoire de manière simple et économe en effets de style, malgré la beauté des paysages traversés. En alternant les tons comiques, tragiques et tragi-comiques - qui pourront tout à fait être étudiés en cours grâce à ce film - le réalisateur parvient à capter l’attention de son spectateur et à éviter les longueurs.

En transposant les codes de la buddy comedy et du road movie dans un décor inhabituel, celui de l’Egypte des déshérités, Yomeddine surprend, mais trouve un équilibre charmant. A.B. Shawty délivre un beau projet, bourré d'humanisme, de rires, de larmes, et de sensibilité, et porteur de valeurs aisément compréhensibles par un jeune public. Une belle réussite pour un premier film…

Cet article a été rédigé avec l'aide de Guillaume Ollivier, enseignant dans le premier et le second degré.
 

Ilyass Malki

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