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The Imitation Game : un héros de notre temps

159 et 18 zéros derrière ! Autant de combinaisons pour décrypter un seul message d’Enigma, (presque) autant de chances pour couronner The Imitation Game lors de la cérémonie des Oscars 2015. Les performances de Benedict Cumberbatch pour camper le rôle du mathématicien de génie Alan Turing, une histoire stimulante inspirée de faits historiques tout comme une mise en scène suffisamment académique pour n’effrayer personne… tous les ingrédients du film à succès ont bel et bien été réunis par le réalisateur norvégien Morten Tyldum. Porté par la musique solennelle d’Alexandre Desplat, le spectateur se laisse volontiers prendre au jeu du décryptage proposé par un jeune homosexuel, professeur de mathématiques à Cambridge. Afin de casser la machine de codage nazie qui infligeait, lors de la bataille de l’Atlantique, revers sur revers aux Alliés, Alan Turing monte, tel un Mecano, Christopher, la première machine capable de collecter non plus seulement des renseignements mais aussi de raisonner grâce à une première ébauche d'intelligence artificielle. Il n’en fallait pas moins pour assurer une lecture en quelques heures des messages d’Enigma et s’épargner ainsi les 20 millions d’années de recherche alors promises à l’équipe de chercheurs réunie par la Navy et les services secrets britanniques.

Combien de temps sera-t-il en revanche nécessaire pour décrypter les allusions historiques du nouveau long métrage de Morten Tyldum ? Bien peu sans doute, car The Imitation Game recourt aux topoi les plus simples pour tisser la trame de la Seconde Guerre mondiale : deux ou trois scènes de bombardements avec leurs lots de décombres, quelques images d’archives qui passent à l’écran en un éclair, une poignée de civils flegmatiques dans les couloirs du métro londonien, un huis-clos sans grand intérêt dans les arcanes des services secrets britanniques et une conclusion hâtive qui laisse le beau rôle aux Anglais, et non aux Soviétiques, dans la résolution du conflit. Quant au portrait de Turing, il tourne effectivement le dos au biopic classique pour placer son film à la croisée de l’épopée héroïque et du thriller historique. Il choisit même d’entremêler trois périodes clefs du personnage principal : sa jeunesse dans une public school où il connaît les premiers émois de l’amour masculin, les joies du décryptage mais aussi les vexations d’étudiants homophobes ; ses années de recherches lors de la Seconde Guerre mondiale ; et, enfin, quelques brefs moments de son existence de condamné pour « indécence » homosexuelle dans les années 1950. Mêler ainsi différents moments d’une même vie laissait l’espoir à l’historien de sortir Alan Turing de la gangue de la biographie classique qui, linéaire et continue, mène le grand homme d’une étape à l’autre de son existence. L’académisme est cependant bien là, tapi dans l’ombre de la statuette de l’oscar : l’ouvrage référence d’Andrew Hodges ne servira pas à construire une biographie herméneutique du mathématicien de génie.

Ce n’est ni dans le passé ni dans son traitement historiographique que réside, aux yeux de l’historien, l’intérêt premier de The Imitation Game. Il est surtout à trouver dans les déformations plus ou moins volontaires infligées à la figure d’Alan Turing, car elles entrouvrent directement la porte de la fabrique de l’héroïsme contemporain. Exposé à la lumière des analyses biographiques livrées par Brian Jack Copeland et Christian Caryl, Alan Turing version Morten Tyldum trahit volontiers le véritable mathématicien. Dépeint comme un homme cassant et atypique, Alan Turing aurait été plutôt apprécié par ses collègues. À l'inverse de la conclusion du film, la castration chimique subie pour gommer ses tendances homosexuelles aurait moins conduit le génie à son suicide qu’elle ne l’aurait poussé vers de nouveaux travaux liant biologie et mathématiques. Aux yeux de Morten Tyldum, Alan Turing devait sans doute suivre un itinéraire aussi atypique que celui d'un Steve Jobs et reprendre, un à un, ses traits de caractère. Choisir un mathématicien réhabilité sur le tard par le gouvernement britannique et calquer sa figure sur celle du dernier grand génie de l’informatique sont des actes en eux-mêmes significatifs qui portent distinctement les stigmates culturels de notre époque.  Fini le temps des conflits armés et des révolutions politiques où l’héroïsme était d’abord le lot de leaders charismatiques en mesure de changer le cours de l’histoire pour mieux conduire leurs contemporains vers une nouvelle société. A l’heure du consensus démocratique comme mode de gouvernement, les palmes reviennent désormais aux héros qui peuplent les romans d’Ayn Rand (The Fountain’s Head, Atlas Shrugged), muse de la droite libertarienne américaine : un individualisme radical, une intelligence hors norme, une pensée fondamentalement originale, une parfaite honnêteté morale tout comme une singulière retenue émotionnelle… autant de qualités mises au service d’un projet individuel capable d’améliorer le quotidien des gens et non plus de renverser les régimes. Le héros randien a été un modèle clairement revendiqué pour Steve Jobs qui sut placer la machine au service de l’homme. Il hante également clairement, dans The Imitation Game, les représentations de cet Alan Turing qui inventa le premier ordinateur…

[The Imitation Game de Morten Tyldum. 2015. Durée : 114 min. Distribution : Studiocanal. Sortie le 28 janvier 2015]

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