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Festival de Cannes : L'actualité du festival (132 articles)

Jupiter's moon : parabole européenne

Jupiter's moon

De la Bulgarie (Directions de Stefan Komandarev) à l’Ukraine (Frost de Sharunas Bartas) en passant bien sûr par la Russie (les films d'Andrey Zvyagintsev et Sergei Loznitsa), ce Festival aura dressé des pays de l’ex-"Bloc de l’Est" un tableau effroyable, entre violence sociale, prurit identitaire et déréliction morale… Le magyar Kornél Mundruczó ne fait pas exception, dépeignant, après sa parabole canine sur la dérive totalitaire du régime d’Orban (White God), une Hongrie s’abîmant dans sa gestion indigne des migrants. Le film raconte la rencontre entre un médecin véreux et un jeune migrant miraculé et miraculeux : laissé pour mort par la police des frontières qui l’a tiré comme un lapin, il survit et se découvre le pouvoir de lévitation.
Le film avance de morceaux de bravoures (un plan séquence dans un camp de rétention qui n’est pas sans rappeler ceux du Fils de Saul du compatriote Laslo Nemes) et séquences-choc (un appartement mis sens dessus dessous comme dans Inception de Christopher Nolan). Mais il ne se départit jamais de son ambiance poisseuse, exacerbée par une photographie jaunâtre et le décalage de dialogues postsynchronisés. S’il fait montre une nouvelle fois de sa virtuosité, Kornél Mundruczó ne nous convainc pas de la pertinence de sa parabole européenne (c’est elle, la "lune de Jupiter", comme nous l’annonce le carton liminaire), surtout quand celle-ci flirte avec le douteux (l’un des migrants affranchis par le médecin se révélera être un poseur de bombes)…

Jupiter's moon (La Lune de Jupiter) de Kornél Mundruczó, 2017, Hongrie-Allemagne, Durée : 123 mn
Sélection officielle

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 23:13 - Réagir

El Presidente (La Cordillera) : au sommet

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater… Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente (La Cordillera) distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain. Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un "président normal" manipulé par ses conseillers plus capés ou au contraire un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissaient deviner cette mise en place, pour traiter "l’affaire" qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude "Lieux et formes du pouvoir" en classe d’espagnol au cycle terminal, en même temps qu'il fera réviser la géographie politique des pays du continent et de ses accents…

El Presidente (La Cordillera) de Santiago Mitre, 2017, Argentine, Durée : 114 minutes
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 15:18 - Réagir

L'Atelier : hors les murs

L’Atelier

Presque dix ans après sa Palme d’Or, Laurent Cantet revient à Cannes avec L’Atelier, présenté à Un certain Regard. La sélection au Festival de Cannes n’est pas le seul point commun entre ces deux œuvres, qui mettent toutes deux en scène des rapports de transmission et d’opposition entre un professeur et ses élèves. Mais là où Entre les murs avait pour cadre l’Éducation nationale, ses cadres rigides et la réserve qu’elle impose à ses enseignants, L’Atelier s’inscrit dans un dispositif beaucoup plus libre : quelques semaines de stage d'écriture pendant lesquelles des jeunes de La Ciotat, ex-fleuron de l’industrie navale, s’efforcent d’accoucher d'un roman noir avec l’aide d’une écrivaine à succès (Marina Foïs).
Ce changement de cadre permet à Laurent Cantet d’aborder plus frontalement encore des questions brûlantes d’actualité. La grande force de L’Atelier est ainsi de réussir à questionner avec une extrême justesse des thématiques omniprésentes dans les médias : terrorisme (il est notamment question des attentats du 13 novembre 2015), précarisation d’une partie de la société, ou encore montée de l’extrême-droite (le film met en scène les vidéos d'un clone d'Alain Soral). Son originalité et son intérêt sont également de poser ces questions au prisme de la création littéraire, interrogeant la représentation du crime, dialoguant sans jamais les citer avec les grandes œuvres de la littérature (L'Étranger de Camus, Un roi sans divertissement de Giono)… On savait Cantet et son scénariste Robin Campillo dialoguistes hors-pair, et L’Atelier ne fait pas exception à la règle : chaque discussion ou confrontation entre l’écrivaine et ses élèves ainsi qu’entre les jeunes entre eux apparaît comme une vraie séance de maïeutique, où il ne s’agit pas tant de prendre l’ascendant sur l’autre que de l’aider à accoucher de sa pensée. Par la simple force des mots, et en faisant appel à l’intelligence du spectateur, Cantet parvient à faire de ses dialogues des moments d’une intensité dramatique formidable en même temps que d'une grande pédagogie.

Stimulant intellectuellement, le film touche aussi au cœur, notamment lorsque Cantet filme la capacité de l'écriture à susciter l’émotion. Il en est ainsi d’un texte écrit par une des jeunes femmes de l’atelier, qui raconte, d’après les souvenirs recueillis auprès de son grand-père, la mise à l'eau des navires construits dans les chantiers de La Ciotat. La puissance évocatrice de ce court texte est prodigieuse, l'émotion naissant simplement des mots et de la beauté de leur assemblage.
La beauté de l’assemblage, c’est précisément ce qui porte L’Atelier, fort de son collectif de jeunes acteurs. De ce fait, lorsque l’intrigue se resserre autour des deux personnages principaux, l’écrivaine et le plus mutique de ses élèves, agité par de sombres démons, le film perd un peu de sa puissance. Malgré l’interprétation magistrale du jeune Matthieu Lucci, pour la première fois à l’écran, le suspens entretenu tout au long du film se dénoue trop rapidement dans la dernière demi-heure, sans que n’advienne le climax attendu. On regrettera cette fin un peu décevante, mais elle ne saurait amoindrir la puissance du reste du film, qui s’affirme comme une des grandes œuvres politiques de ce Festival 2017.

Philippine Le Bret

L'Atelier de Laurent Cantet, France, 2017, Durée : 113 mn
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 11:58 - Réagir

Rodin : un si gentil monsieur

Rodin

C'est donc à Jacques Doillon qu’il est revenu de rendre l’hommage cinématographique de rigueur à Rodin, pour le centenaire du sculpteur de génie. Avec Vincent Lindon dans le rôle-titre, on comptait sur un grand film magnifiant le geste artistique, le personnage ogresque à l'image de ses œuvres imposantes, et les méandres de la création. Las, Rodin devient sous l'œil du réalisateur un très gentil monsieur, habité par son désir pour les femmes, les faisant souffrir, comme lui-même souffre, mais recousant un bouton après avoir enguirlandé, Rose, sa régulière.
Le film s’ouvre en 1880, avec la commande faite à Rodin (il a alors quarante ans) de la Porte de l'Enfer, pour s'achever sur l'érection de son Monument à Balzac chez lui à Meudon au début du XXème siècle, projet qui a essuyé refus et moqueries. Entre-temps, Rodin aura aimé sa muse-élève, Camille Claudel, aura travaillé avec elle et s'en sera séparé. Entre l'enfantine Camille (on pourra regretter le jeu de nymphette trop contemporain d'Izia Higelin) et l'immature Rose (monumentale Séverine Caneele), Rodin ne semble pas en proie à un déchirement profond, même si le réalisateur "soigne" le contraste entre les deux femmes, peignant l'une en sculptrice au regard avisé et sûr et l'autre en matrone cousant et jouant à la poupée. Mais quand il est avec une femme, qu'elle soit intelligente ou pas, Rodin l’est entièrement, et Doillon essaie de réhabiliter Rodin en amoureux sincère, voire en érotomane « honnête ».
On ne s'intéresserait pas autant à cette dimension, si elle ne dominait le film d'une couleur sentimentale désuète. Le huis-clos réduit le contexte artistique et historique de l'époque à quelques apparitions (Cézanne, Monet) trop brèves pour ne pas paraître saugrenues. Doillon nous montre un artiste qui cherche sa voie sans essayer d'achever ses sculptures, en butte avec une représentation esthétique officielle, dont on sait qu'elle aura douché les ambitions de plus d'un génie artistique, (voir L'Œuvre de Zola). Les séquences de travail des matériaux ne convainquent pas, Rodin étant plus montré comme un tritureur de glaise que comme un façonneur de chair, ce qu'il a été indéniablement. Les gros-plans sur ses mains caressant des troncs d'arbre ridés ne suffisent pas à faire éprouver au spectateur la dimension alchimique ou mystique qui auréole ses créations. Le seul beau moment du film consiste néanmoins en une érection, celle de son mal-aimé Balzac qui prend dans le jardin de Meudon, des reliefs magiques, comme si le réalisateur était plus doué pour l'ekphrasis (description d'une œuvre d'art) que pour figurer le mythe de Pygmalion. Le spectateur gardera l'image d'un Rodin bien gentil, que les femmes harcèlent alors qu'il tente de créer, même si le film parvient à laisser deviner la modernité absolue de ses oeuvres, qui auront éveillé l'œil des cubistes.

Rodin de Jacques Doillon, France, 2017, Durée : 119 mn
Sélection officielle
Actuellement en salles

Le Réseau Canopé propose un accompagnement pédagogique autour d'extraits du film.

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 09:39 - Réagir

Nos années folles : trouble dans le genre

Nos années folles

C’est l’une de ces histoires qui paraissent tellement invraisemblables qu’il faut d’emblée préciser au spectateur qu’elles sont vraies. Désertant le front en 1915 après avoir été deux fois blessé, le soldat Paul Grappe s’est travesti en femme, avec la complicité de son épouse Louise, s’inventant une nouvelle vie sous le pseudonyme de Suzanne Langdard, qui perdurera même après l’aministie des déserteurs de 1925. Une histoire qui se terminera tragiquement puisque Louise tuera Paul d’un coup de revolver, crime passionnel qui fera l’objet d’un procès retentissant relaté par les gazettes de l’époque. C’est ce fait divers, raconté et analysé par Fabrice Virgili et Danièle Voldman dans leur livre La garçonne et l'assassin (2011), qu’adapte et réinterprète le cinéaste André Téchiné, auquel le Festival rendait hommage à l’occasion d’une séance spéciale.
La très belle idée du film est d’enchâsser le récit dans une représentation de cabaret (menée par Michel Fau), reprenant le dispositif du Lola Montès de Max Ophüls. Le film s’affranchit ainsi en partie des pesanteurs de la reconstitution, en même temps qu’il bouscule la chronologie du récit. Ce n’est sans doute pas l’histoire (même si l’on croisera une gueule cassée et un aristocrate nostalgique du "feu") ou les mentalités de l’époque (même si, comme l'indique la polysémie du titre, la relative tolérance qui a accompagné le couple a beaucoup à voir avec l'ambiance d'après-guerre) qui intéressent André Téchiné, mais plutôt le récit intemporel d’une passion qui se joua des conventions et des identités de genre. Le film est tout entier construit autour de ses deux interprètes, Pierre Deladonchamps troublant en Paul/Suzanne, et Céline Salette qui interprète subtilement l’épouse, tour à tour complice puis dépassée.
Mais en procédant par ellipses et ruptures, en s’affranchissant de la progression psychologique, le film prend le risque d’égarer le spectateur : comment comprendre ainsi qu’après avoir longuement renâclé au travestissement, Paul/Suzanne bascule en une phrase ("Je vais au Bois…") dans la prostitution ? Comment expliquer que le mari si aimant devienne époux violent ? Le film semble comme le sismographe d’émotions enfouies au plus profond des personnages, nous laissant au final aussi troublé que ses personnages.

Nos années folles d’André Téchiné, 2017, Durée : 103 mn
Sélection officielle, Séance Spéciale

Posté dans Festival de Cannes par le 25.05.17 à 11:34 - Réagir

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