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Festival de Cannes : L'actualité du festival (117 articles)

Neruda : Mortelle randonnée

Neruda de Pablo Larrain

En 1946 au Chili, le poète Pablo Neruda, qui a adhéré au parti communiste sous l'influence de sa compagne (la peintre Delia del Carril), apporte un soutien décisif à la campagne électorale qui va mener le candidat Gonzalez Videla à la présidence. Deux ans plus tard, rien ne va plus entre les deux hommes, Neruda (Luis Gnecco) dénonçant la violence politique dirigée par le dictateur contre ses alliés d’hier. Afin de le mettre hors d’état de nuire, l'État lance un jeune inspecteur (Gael Garcia Bernal) à la poursuite du poète.

C'est cette traque que le nouveau film de Pablo Larraín retrace, sur un mode onirique qui l’éloigne de ses précédentes œuvres (Tony Manero, Santiago 73 Post mortem, No) et le rapproche du fameux réalisme magique de la littérature sud-américaine de l'après-guerre. Soucieux d’échapper à la lourdeur sentencieuse du biopic, le réalisateur choisit en effet de perdre son spectateur dans les méandres hasardeux d'une narration en voix-off. Celle-ci ne ménage d’abord pas le poète (que l'on suit du Sénat en fêtes orgiaques dignes des plus belles heures du Surréalisme à Paris), ironisant sur son communisme mondain s'accommodant fort bien du confort bourgeois…  Mais la critique comique des communistes de pacotille, se trouve glacialement nuancée quand on comprend que cette voix n’est autre que celle de l'inspecteur Oscar Peluchonneau.  Fine moustache, verres fumés et veste en cuir cintrée : Gael Garcia Bernal arbore la parfaite panoplie des nervis du fascisme sud-américain, telle que le cinéma les a gravés dans la mémoire collective. Mais l'inspecteur se révèle aussi naïf et narcissique, prenant soudain des airs à la Clark Gable, comme si la traque qu'on lui avait confiée était un moyen de se mettre enfin sous le feu des projecteurs. La caméra de Pablo Larraín souligne ces effets, quand la voiture de police amorce un virage irréaliste, ou encore quand elle fait défiler les paysages à travers les fenêtres de la voiture, vieux trucage de film hollywoodien. La voix-off du salaud en service commandé se teinte de notes enfantines, celles d'un bâtard rêvant d'aventures cinégéniques et victorieuses. Mais Pablo Larraín ne se contente pas de brouiller cette piste. Il suit un autre fil, celui qui mène Neruda de planque en planque, abandonnant ses amis, ses compagnons, sa compagne Delia, pour échapper à Peluchonneau. Là encore rien n'est clair, car dans le jeu du chat et de la souris, la proie Neruda semble mener la danse, semant des indices pour mettre l'inspecteur sur sa trace, utilisant sa poésie et le Canto General pour asseoir sa figure d'opprimé rebelle. Le film montre donc le poète comme un grand metteur en scène, qui voit dans sa situation une manière ludique de se construire une image du grand homme harcelé par un pouvoir inique, finalement aussi enfantin que celui qui le pourchasse.

Ces deux parcours se suivent et s'entrecroisent dans les magnifiques paysages chiliens, jusqu'aux sommets enneigés de la Cordillère des Andes, sans que le spectateur sache bien à qui se fier, du poète ou de l'inspecteur. Dans un dernier mouvement, le film amorcera enfin une chute pirandellienne, où l'on se demande si ces deux personnages ne sont pas tout simplement en quête d'auteur. Par bien des aspects, et notamment la voix-off, Neruda éveille le souvenir de Mortelle Randonnée, le film de Claude Miller, où un détective (Michel Serrault) se mettait à poursuivre une jeune femme (Isabelle Adjani) qu'il fantasmait comme étant sa fille… De la même manière, à la fin de ce film poétique mais labyrinthique, le spectateur se demande s'il a vu un film rêvé par Peluchonneau, par Neruda… ou par Pablo Larraín.

Neruda de Pablo Larraín, Chili, 107 mn
Quinzaine des Réalisateurs

[MAJ du 4/01 2017] Retrouvez deux dossiers d'accompagnement pédagogique, un en français (avec notamment le point de vue d'Alain Sicard, spécialiste de Pablo Neruda, et un destiné aux classes d'Espagnol de lycée).

Posté dans Festival de Cannes par le 04.01.17 à 00:23 - Réagir

Paterson : la poésie du quotidien

Paterson de Jim Jarmusch

Paterson est à la fois le nom d'une ville du New Jersey, celui du recueil que lui a consacré le poète William Carlos Williams, et celui du héros du film de Jim Jarmusch, un conducteur de bus (interprété par Adam Driver) qui écrit de la poésie à ses heures perdues. Mais comme l'écrit W.C. Williams dans ses notes : "A man in himself is a city".

Le film suit le découpage cadencé d'une semaine ordinaire, du lundi au lundi, et accompagne Paterson depuis son lit jusqu'au pub le soir, qu'il soit chauffeur de bus-poète ou compagnon réservé de Laura (Golshifteh Farahani), sa femme virevoltante et douce à la fois. Rien de monotone pour autant dans la série des jours qui s'égrènent, car le réalisateur introduit de subtiles variations autour de la répétition, sources d’un humour discret mais aussi d'une atmosphère où l'étrange, voire le surnaturel empruntent les chemins du quotidien. Ainsi il suffit que Laura se réveille le matin avec l'idée d'un rêve-désir, celui d'avoir des des jumeaux pour que, tout au long de la semaine, Paterson croise des jumeaux, comme le signe d'une présence supérieure. Ce jeu de doubles nourrit aussi la représentation du couple à la fois gémellaire et contrasté :  Paterson et Laura sont des créateurs chacun à leur façon, des poètes du quotidien, le premier à travers ses vers, la seconde en confectionnant des cupcakes, ou en repeignant l'appartement en noir et blanc. Mais il est aussi réservé et lunaire qu'elle est exubérante et solaire, sa création n'occupe l'espace que de quelques lignes de vers libres par jour, tandis qu'elle se lance avec joie et sans fatigue dans des projets qui semblent démesurés.

En soulignant ces oppositions de jour en jour, le film montre deux manières d'appréhender le quotidien, soit en le modifiant constamment (Laura), soit en s'y coulant sans se morfondre (Paterson). À ce titre, Paterson est le film à la fois le plus métaphysique et le plus proche du réel parmi ceux qui ont jusqu'alors concouru. Ainsi la structure est plus complexe qu'il n'y paraît puisqu'elle mêle la variation et l'opposition dans la répétition. Peut-être a-t-elle été inspirée par le nom même du poète dont le patronyme répète le prénom (William) en variant (Williams) et qui joue sur l'opposition (l'ascendance anglophone de Williams contrastant avec celle hispanique de Carlos).  C'est aussi un film d'art humaniste, où les poèmes s'impriment sur l'écran, soutenus par la voix intérieure de Paterson, des poèmes qui relèvent du haïku, naissant de pensées de l'infra-ordinaire. D'ailleurs Laura glisse toujours dans la gamelle de Paterson une représentation de Dante ou d'autres poètes illustres ; elle magnifie son grand poète, qu'elle compare à Pétrarque, et dont elle espère bien pouvoir être la Laure, la muse. Le film se ferme ainsi sur un très beau message, à travers la rencontre surnaturelle de Paterson et d'un mystérieux Japonais, lui aussi féru de poésie : celui-ci rappelle à Paterson que de grands artistes ont aussi exercé d'autres métiers pendant qu'ils créaient, comme si la vie simple et le quotidien nous exhortaient à faire entendre leurs résonances sur notre voix intérieure, et que, définitivement, un conducteur de bus pouvait cacher un grand poète.

Paterson de Jim Jarmusch, États-Unis, 2016, Durée : 113 mn
Sélection Officielle, en compétition
[MAJ du 20/12/2016 : Au cinéma le 21 décembre 2016]

Posté dans Festival de Cannes par le 20.12.16 à 16:04 - Réagir

Tour de France : le vieil homme et le rappeur

On aurait beaucoup pardonné à Rachid Djaïdani, après l’éclatante surprise qu’avait présenté Rengaine, diamant poétique patiemment taillé pendant huit années solitaires, avant d’éclater lors de la Quinzaine des Réalisateurs.
Mais son deuxième long-métrage, Tour de France, écrit, produit et distribué cette fois dans les replis du système (qui lui a offert une tête d’affiche en la personne de Gérard Depardieu), déçoit conscienscieusement toutes les attentes suscitées par ce premier opus.

À la fois road et buddy movie, Tour de France envoie sur les routes de l’Hexagone un couple antithétique, métonymie de la France divisée d’aujourd’hui : d’un côté Far’hook (Sadek), jeune rappeur obligé de quitter Paris pour échapper à une vendetta ; de l’autre, Serge, ouvrier retraité, acariâtre et raciste, qui veut refaire in situ la série de vues de ports de France que Louis XV commanda au peintre Joseph Vernet. Le vieil homme et le rappeur finiront, comme de juste, par s’apprivoiser, le film organisant leur rapprochement entre objets transitionnels (la gastronomie de nos terroirs, la chanson française ou L’Albatros de Baudelaire) et ressorts sentimentaux (Far’hook est en manque de père, André s’est éloigné de son fils). Il y avait du panache ou, au choix, de l’inconscience, à s’attaquer aussi frontalement aux fractures françaises (politiques, géographiques, générationnelles, ethniques) d’aujourd’hui pour livrer cette ode presque anachronique (tant la situation est aujourd'hui tendue) au « vivre ensemble ». Passé son beau titre (qui renvoie moins à la « Grande Boucle » cycliste qu’au compagnonnage — à travers le personnage d’André, artiste-artisan — voire, dans sa visée édifiante, au Tour du France de deux enfants), Tour de France ne fait hélas pas avancer le débat, entre blagues éculées (Far’hook pense que Joseph Vernet est un peintre du XVIIIème… arrondissement), clichés rebattus (Depardieu qui « rappe » la Marseillaise), rebondissements téléphonés et personnages secondaires caricaturaux ou insipides. On pourra revendiquer, comme le font certains pour sauver le soldat Djaïdani, la « naïveté » et la « candeur » du film. Mais la jeunesse de France n’est rien moins que naïve, comme on peut le voir dans Swagger d’Olivier Babinet, présenté à l'Acid, regard autrement moins candide et plus vivifiant sur les banlieues d'aujourd'hui.

Tour de France de Rachid Djaïdani, France 2016, Durée : 95 mn.
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par le 23.05.16 à 15:28 - Réagir

La Fille inconnue : crime et châtiment

Loving de Jeff Nichols

Le cabinet où exerce le docteur Jenny Davin (Adèle Haenel), situé dans un quartier déshérité de Liège, est le réceptacle des misères du monde. Le travail est harassant et mal rémunéré, la violence toujours prête à éclater, et les jeunes confrères ne se bousculent pas pour reprendre le cabinet à l’issue du remplacement de Jenny, qui doit intégrer un centre de santé. Mais un événement tragique va faire dévier Jenny de son itinéraire tout tracé : un soir, une fois n’est pas coutume, elle refuse d’ouvrir quand un patient sonne bien après la fermeture ; elle apprendra le lendemain qu’il s’agissait en fait d’une jeune femme en détresse, fuyant une agression, et dont le corps sans vie a été retrouvé non loin de là. La révélation plonge le docteur dans un abîme de remords : si elle avait ouvert, la "fille inconnue" ne serait pas morte. Endossant la responsabilité de cet être qui n’a pas de nom mais dont la caméra du cabinet a capté l'image, Jenny va se lancer dans une (en)quête obstinée pour retrouver l’identité de la jeune femme, et peut-être éclairer les circonstances de sa mort.

Pure héroïne dardenienne (à l’image de Rosetta, Lorna ou de la Sandra de Deux jours, une nuit), Jenny ne se pose pas de questions, elle fonce bille en tête : c’est l’énergie de leurs héros et héroïnes, ainsi que la lisibilité de sa quête, qui confèrent leur puissance dramatique aux films des frères Dardenne. L’originalité de Jenny est qu’elle est moins aiguillonnée par une nécessité subjective que transcendée par un impératif éthique : moderne Antigone qui entend rendre hommage à la sépulture de sa sœur, et qui ce faisant incarne les valeurs morales universelles. Sans vraiment chercher à le faire (son seul souci est de trouver le nom de la "fille inconnue"), elle va mettre les autres, les médiocres, les égoïstes, les salauds, face à cet universel moral. C’est une très belle idée que ce processus passe par le visage de la fille inconnue, ce visage capté par la caméra de surveillance quelques minutes avant sa mort : ce visage produit un ébranlement moral chez tous ceux à qui elle le montre, comme une réminiscence de la philosophie d’Emmanuel Levinas…

La Fille inconnue est ainsi un film âpre mais profondément optimiste, à l’image de son personnage principal. Jenny est seule, elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas de petit copain, elle passe la nuit dans son cabinet. Mais elle est perpétuellement dans le souci de l’autre, avec ses patients, ses confrères (le généraliste qu’elle remplace, l’interne qu’elle a en stage). Elle fait partie de ces "tisserands" décrits par le philosophie Abdennour Bidar, qui renouent les liens du vivre ensemble, qui réparent le corps social blessé. À l’inverse d’une conception libérale qui proclame la primauté de l’individu sur la société ("There’s no such thing as society" disait Margaret Thatcher), La Fille inconnue nous montre qu’il n’y a pas d’individu sans intersubjectivité, comme l’avait expérimenté Raskolnikov dans Crime et châtiment, pas d’échappatoire à la justice des hommes. 

La Fille inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne, Belgique-France, Durée : 113 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 21.05.16 à 01:39 - Réagir

Loving : l'histoire à hauteur de couple

Loving de Jeff Nichols

On conseillera aux enseignants (sans doute nombreux) qui emmèneront leurs élèves découvrir Loving en salles, de ne pas trop, une fois n'est pas coutume, préparer ceux-ci à la séance. Si le film s'inspire d'un épisode marquant de l’histoire du mouvement des droits civiques, il gagne à être reçu le plus naïvement possible : le parti pris du cinéaste Jeff Nichols, est en effet de mettre en scène ce récit non comme "l'affaire Loving vs Virginie", mais comme le récit de la vie de deux personnages nommés Richard et Mildred, que rien ne destinait a priori à entrer dans les livres d’histoire.

Les amoureux Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga) vivent dans un district pauvre où blancs et noirs cohabitent naturellement en osmose, mais dans un état qui en cette année 1958 pratique les lois parmi les plus ségrégationnistes des États-Unis. Quand Richard demande, comme une évidence, sa main à Mildred, enceinte de leur premier enfant, on devine aux réactions mitigées de leur entourage que la décision ne va pas de soi : les unions interraciales sont alors encore strictement prohibées,  et Richard est obligé d’emmener Mildred et leur témoin dans l’état voisin (le District of Columbian) pour officialiser leur mariage. Le couple est bientôt arrêté sur dénonciation anonyme, jeté en prison, et la décision soi-disant "clémente" du juge tombe comme un couperet : la peine d’un an de prison avec sursis dont ils écopent est suspendue, à condition qu’ils quittent immédiatement l’état et n’y remettent pas les pieds, pour une période d’au moins vingt-cinq ans. Pendant des années le taiseux Richard et la sensible Mildred vivront le déchirement de l’exil, les allers et retours clandestins pour aller voir leurs proches, la menace de la police, jusqu’à ce que Mildred se décide à écrire au ministre de la Justice Robert Kennedy pour attirer son attention sur leur situation.

Cette histoire, Jeff Nichols prend le temps de nous la raconter, de donner chair et épaisseur à ses personnages. Il s’attarde sur les moments d'intimité et les gestes de tendresse, les repas en famille et les plaisirs simples, le passage des années et les enfants qui grandissent… L’histoire, la grande, n’entrera dans le film que par la bande, et ne fera jamais dévier le récit de son axe : même quand les avocats de l’ACLU parviendront à porter l’affaire devant la Cour Suprême, Jeff Nichols préfère coller à ses personnages, qui refuseront d'assister à l'audience…

Cette attention accordée à l’humanité de ses personnages, portée par une mise en scène d’une exemplaire sobriété, est le moteur à la fois d’un mélo bouleversant et d’un des plus beaux films sur le mouvement des droits civiques : jamais le cinéma ne nous a fait sans doute ressentir aussi douloureusement l'horreur des lois ségrégationnistes, qui déniaient à certains êtres humains les droits les plus élémentaires.  

Loving de Jeff Nichols, États-Unis, 2016, Durée : 123 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 20.05.16 à 00:40 - Réagir

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