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Noces : le dossier pédagogique

Noces

Une "tragédie grecque" contemporaine… C'est ainsi que le cinéaste belge Stephan Streker définit lui-même son film Noces (qui sortira au cinéma le 22 février 2017). S’il s’inscrit dans le contexte réaliste de la Belgique d’aujourd’hui et s’inspire librement de cas réels, le film n’est pas à prendre comme une étude sociologique sur les mariages forcés ou la situation des jeunes filles issues de l’immigration. Il puise plutôt sa source au fleuve des mythes et des archétypes qui irriguent notre imaginaire depuis le monde grec. À l’image des grandes héroïnes tragiques comme Antigone (nommément convoquée dans le film), Zahira est soumise à un choix impossible. Les malédictions divines ont ici laissé place aux conflits de cultures mais la famille reste le cadre du tragique.
Remarquablement écrit, interprété et mis en scène, Noces offre le moyen de prolonger en classe de Seconde l’étude de la tragédie classique, en mettant en parallèle, à travers les époques, les formes dramatique et cinématographique. Le film trouvera également des résonances avec le programme de Français de Quatrième, qui invite à interroger la confrontation de valeurs entre individu et société, et le programme d'Enseignement Moral et Civique. Comment une jeune fille d’aujourd’hui qui vit dans un pays européen, parvient-elle à articuler ses choix personnels et les exigences familiales imprégnées par la tradition ?

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique pour étudier le film en classe, comportant une analyse du film et des activités pour le Français et l'EMC.

Noces de Stephan Streker, au cinéma le 22 février

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 09.02.17 à 16:27 - Réagir

Le Concours : entretien avec Hugues Draelents

Spécialiste des inégalités scolaires, le sociologue Hugues Draelants a visionné pour Zérodeconduite le film de Claire Simon, Le Concours (au cinéma le 8 février). Il analyse le système de sélection décortiqué par le film, dont les principes, loin de concerner la seule FÉMIS, sont communs à toutes les « grandes écoles », spécificité du système scolaire français.

Sur l’affiche du Concours, on peut lire cette phrase : « Tous égaux, mais seuls les meilleurs... » Est-il vrai que les seuls les meilleurs intègrent la Fémis et les autres grandes écoles françaises ?

C’est en tout cas l’objectif affirmé par les grandes écoles, car c’est ce sur quoi repose leur légitimité. Elles opposent leur mode de fonctionnement, qui privilégie – affirment-elles – la méritocratie et l’égalité des chances, au système de l’Ancien Régime, qui était fondé sur les privilèges. Mais sous des dehors méritocratiques, on constate en fait que seule une minorité de privilégiés parvient à accéder aux grandes écoles. Les classes populaires en sont très largement exclues. Cela ne veut pas dire que les candidats reçus manquent de mérite bien sûr. Mais les grandes écoles ne parviennent pas à embrasser la diversité sociale de la population française. Il faudrait plutôt parler d’une « méritocratie de classes » : la méritocratie, oui, mais seulement pour certaines classes sociales.

 Qu’est-ce qui, dans le concours de la Fémis, vous semble être un frein à la diversité ?

La première barrière intervient avant même le début du concours, c’est celle de l’auto-sélection. La plupart des jeunes issus de milieux populaires n’envisagent même pas de se lancer dans des études ou une carrière artistiques. On peut ensuite identifier des barrières à chaque étape. La première épreuve éliminatoire, le dossier d’enquête, est réalisé par les candidats chez eux. On peut donc imaginer que ceux qui ont des proches dans le milieu du cinéma, ou avec une sensibilité artistique, vont être avantagés. D’ailleurs, dans une des scènes du film, des jurés soupçonnent un des candidats, dont le dossier d’enquête est excellent (l’un des jurés parle d’une « envergure exceptionnelle ») mais l’analyse filmique déplorable (« une pensée mal dégrossie » dit un autre juré), de n’avoir pas rédigé lui-même son dossier. C’est un cas extrême, mais de manière générale la capacité à mobiliser des réseaux et la connaissance du milieu du cinéma sont des avantages qu’ont les élèves les plus favorisés.
La deuxième épreuve consiste en l’analyse d’un extrait de film. Dans Le Concours, le passage soumis aux candidats est tiré d’un film de Kurosawa. Le cinéma de Kurosawa est un cinéma d’auteur assez pointu, qui renvoie à la culture légitime qu’est celle des classes dominantes. Cela avantage également les candidats des milieux sociaux favorisés, qui ont un certain bagage culturel et qui sont plus susceptibles d’avoir déjà vu le film.

 L’essentiel du film porte sur les épreuves orales.

Les oraux sont de loin les épreuves les plus discriminantes. La capacité à parler de soi et l’aisance à l’oral sont des compétences beaucoup plus développées dans les milieux aisés que dans les classes sociales défavorisés. Il y a d’ailleurs une forme d’injonction paradoxale dans ces oraux. D’un côté, les jurés recherchent l’authenticité, mais écartent des candidats parfaitement sincères. Ce que l’on comprend, c’est qu’il faut donner une réponse qui soit, de préférence, authentique, mais qui soit surtout la bonne réponse. À choisir, les jurés privilégient les candidats qui maîtrisent pleinement l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes (voire qui jouent un rôle) mais qui proposent des réponses conformes à leurs attentes. Même si, bien évidemment, l’idéal pour emporter l’adhésion du jury est de lui faire entendre ce qu’il veut entendre sans que cela ne sonne comme un discours formaté.

Pourtant les jurés semblent soucieux de faire place à l’altérité, et de préserver l’égalité entre les candidats…

En effet, et je pense d’ailleurs qu’il faut souligner une différence entre le concours de la Fémis et les concours des grandes écoles de commerce et d’ingénieurs. À la Fémis, les jurés cherchent une personnalité, une motivation. Le concours n’est pas centré sur des connaissances scolaires. On sent aussi que les jurés font de leur mieux pour laisser place à l’altérité. 

Mais cet idéal de diversité reste un vœu pieux (sauf pour la parité filles/garçons) car les conditions institutionnelles et organisationnelles du concours ne permettent pas de le mettre effectivement en place. Le principal problème vient du fait que les critères de sélection sont laissés à l’appréciation du jury. Il n’y a pas de grille d’évaluation qui permettrait de juger les candidats de manière plus objective. « On va plier l’arithmétique à nos désirs », dit d’ailleurs l’un des jurés. Or cette subjectivité laisse beaucoup de place au mimétisme social entre sélectionneurs et sélectionnés : les jurés cherchent des jeunes qui leur ressemblent, et d’ailleurs on les voit s’attendrir quand ils découvrent un candidat auquel ils s’identifient. Et comme il n’y a pas beaucoup de diversité parmi les jurés…

Pourquoi les membres du jury privilégient-ils des candidats qui leur ressemblent ?

Je pense que ce mimétisme social est constitutif de l’identité de l’école. Au début du film, on entend un des intervenants expliquer que la Fémis est une école sans professeurs et sans cours, et c’est donc à la profession de prendre les décisions. Mais la profession, ce qu’elle cherche, c’est à se reproduire. C’est en tout cas ce que je vois dans le film : l’école semble plus soucieuse de se perpétuer que de se transformer. La Fémis est considérée comme une école prestigieuse, de très nombreux candidats se présentent chaque année à son concours : puisque « tout va bien », pourquoi devrait-elle se remettre en question ?

Le film de Claire Simon propose donc un tableau très critique de la Fémis ?

Du fait de son dispositif, le film contient une dimension critique. D’habitude, quand on passe un concours, on assiste aux épreuves et aux résultats, mais pas à ce qu’il se passe entre les deux. Là, en tant que spectateur du film, on devient observateur des délibérations, et on découvre que les membres du jury doutent, s’interrogent, débattent.
Je trouve intéressant que l’institution ait accepté d’être ainsi dévoilée. D’un côté, on voit que le processus est le plus objectif possible, que les jurés remplissent leur rôle de manière consciencieuse. Mais les failles de ce dispositif nous apparaissent tout de même clairement. Le film montre par exemple que les jurés ne maîtrisent pas tous les critères de sélection, en particulier l’apparence des candidats. À deux reprises, on voit des jurés être charmés par des candidats au physique agréable, sans qu’aucun d’eux n’en ait conscience ! On prend donc la mesure de la distance qui existe entre l’image que l’on peut avoir des concours, perçus comme des processus de classement impartiaux et bien ordonnés, et leur réalité, faite d’incertitude et de subjectivité. Cela est d’ailleurs vrai de tout concours, pas seulement de celui de la Fémis.

Plus généralement, quelles sont les barrières qui empêchent certains élèves d’accéder aux grandes écoles ?

L’anticipation et l’accès à l’information sont les premières barrières qui arrêtent les élèves issus de milieux populaires. Pour intégrer une classe préparatoire, passage quasi obligé pour intégrer une grande école, un lycéen doit avoir des notes excellentes depuis la classe de Seconde. Cela signifie qu’il faut anticiper, ce qui n’est possible que lorsqu’on est issu d’une famille qui envisage la possibilité qu’un jour son enfant intègre une grande école – autrement dit, les familles les plus favorisées. Le parcours scolaire a aussi son importance : pour intégrer une prépa, il est préférable d’avoir étudié dans un grand lycée parisien que dans un petit lycée de province. 
Les barrières mentales sont tout aussi importantes. Quand on est issu d’un milieu défavorisé, on ne va pas forcément oser aller vers les grandes écoles. Et puis les concours en eux-mêmes ne sont pas adaptés aux classes populaires, ce qu’on a bien vu dans le cadre du concours de la Fémis.
Le système des grandes écoles n’est donc pas très ouvert socialement. Mais il est très compliqué de faire évoluer les grandes écoles, car le système est perçu comme efficace, et les élites qui en profitent n’ont pas intérêt à le changer.

De nombreuses politiques ont pourtant été mises en place pour accroitre la diversité. Quel en est l’intérêt pour les grandes écoles ?

Grâce aux programmes d’égalité des chances, les grandes écoles montrent qu’elles ont entendu la critique qui leur est adressée. Elles cherchent ainsi à affermir leur légitimité, tout en gardant la main sur le changement. Les grandes écoles évoluent de manière superficielle, sans toucher au cœur de leur fonctionnement. Cela évite que le pouvoir politique ne vienne imposer ses critères de changement, voire qu’il ne remette en cause l’existence même de ce système. « Changer pour mieux reproduire » en quelque sorte. 

Mais ces dispositifs sont-ils efficaces ? Est-ce qu’ils renforcent véritablement la diversité au sein des grandes écoles ?

Au niveau individuel, ces dispositifs changent des vies, ce qui n’est pas rien ! Ils permettent à des jeunes d’avoir un parcours qu’ils n’auraient pas pu avoir sans ces dispositifs. Mais au niveau macro, ils ne permettent pas de renouvellement profond des élites scolaires et sociales.

Il faudrait donc repenser entièrement l’accès aux filières d’élite ?

Je pense qu’il faudrait surtout revaloriser l’université, qui est aujourd’hui le parent pauvre de l’enseignement supérieur. Si l’on rapporte au nombre d’élèves, l’université dispose de beaucoup moins de moyens que les classes préparatoires et les grandes écoles. Alors même que l’université, elle, est diversifiée. C’est donc là qu’il faut agir : renforcer les moyens, et mieux orienter les étudiants pour éviter de gâcher les ressources [car beaucoup d’étudiants échouent faute d’intérêt pour la filière dans laquelle ils ont été orientés, ndlr]. Mais je ne suis pas sûr qu’il y ait une vraie volonté politique de revalorisation des universités : la plupart des responsables politiques français sont justement issus de ces grandes écoles.

Est-ce qu’on pourrait aussi envisager d’imposer des quotas aux grandes écoles ? La Fémis l’a fait sur la question de la parité, et il y a désormais autant de femmes que d’hommes parmi leurs étudiants…

De manière générale, on constate un rejet très fort des quotas en France. Imposer des quotas de diversité produirait une opposition probablement virulente, et délégitimerait les étudiants issus de ces quotas. Je pense qu’il faut plutôt privilégier la diversification des voies d’accès aux grandes écoles, à l’image des Conventions d’éducation prioritaires mises en place par Sciences Po, qui permettent à des élèves défavorisés d’accéder à l’école sans passer le concours. Ce qui n’est pas forcément facile à faire accepter aux grandes écoles : certains élèves admis par des voies « secondaires » - dont la sélectivité est jugée moindre - sont parfois regardés de haut par ceux qui ont réussi le concours, ce qui crée des clivages au sein des écoles, et contrevient à l’esprit de corps qu’elles essayent de susciter.

Comment expliquer le prestige dont jouissent les grandes écoles françaises ? 

Ce prestige est d’abord lié à l’histoire de ces écoles, qui est directement liée (en tout cas pour certaines) à des moments marquants de l’histoire de France – l’ENS et Polytechnique ont par exemple été fondées après la Révolution. Ce prestige naît aussi de la localisation des grandes écoles, au cœur des lieux de pouvoir. Ce n’est pas un hasard si Sciences Po, qui était au départ une école politique, a ses locaux dans le 7e arrondissement de Paris, là où se trouvent la plupart des institutions politiques. Les anciens élèves enfin jouent un rôle majeur : ces personnages importants de la vie scientifique, politique, économique ou littéraire deviennent des figures mythiques régulièrement mobilisées par les écoles dans leurs stratégies de communication.

Y a-t-il, en France plus qu’ailleurs, une tradition de la sélection ?

Il s’agit d’un système très français, même si ça ne se fait pas qu’en France. La France croit encore en ce mythe républicain du concours comme symbole de l’égalitarisme. C’est d’ailleurs ce marqueur symbolique très présent dans l’imaginaire collectif qui permet au système de perdurer malgré les critiques.
Je dirais aussi que la particularité de la France est que tout se joue très tôt : le diplôme marque fortement la carrière professionnelle d’un individu. Un professionnel peut avoir beaucoup de mérite mais être plafonné (en termes d’opportunités et de salaire) s’il n’a pas fait la bonne école. C’est très frappant, car cela signifie que le concours qu’une personne passe à seulement 20 ans détermine en partie sa trajectoire professionnelle. Il y a peu de secondes chances en France, le jeu professionnel est beaucoup plus ouvert dans d’autres pays.

Au-delà de l’inégalité que ça engendre, pourquoi est-ce un problème pour une société de n’avoir que des élites issues de milieux privilégiés ?

Cela crée des problèmes de représentativité, qui sont particulièrement frappants au niveau politique. Avec un Parlement composé uniquement d’hommes blancs de 50 ou 60 ans, est-on sûr que les intérêts collectifs de la société seront représentés au mieux ? Le divorce souvent évoqué entre le peuple et ses élites trouve là une de ses sources.
Et il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société qui érige l’égalité des chances méritocratique en valeur fondamentale. Si les élites sont toutes issues de milieux privilégiés, la promesse faite à chacun d’une possibilité de s’élever socialement par l’école ne tient plus. Et je ne pense pas qu’on puisse bafouer longtemps une des valeurs fondamentales de notre démocratie.

Hugues Draelents est sociologue et professeur à l’université de Louvain en Belgique. Il est spécialiste des politiques et des organisations scolaires, ainsi que des inégalités liées à l’école. Parmi ses publications : Les écoles et leur réputation (De Boeck, 2016), L’identité des établissements scolaires (Presses universitaires de France, 2011) ; « Les effets d'attraction des grandes écoles. Excellence, prestige et rapport à l'institution » (Sociologie, 2010/3, vol.1)

Posté dans Entretiens par zama le 07.02.17 à 08:21 - 1 commentaire

Jackie : entrer dans l'Histoire

Jackie

22 novembre 1963 : John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis, est assassiné à Dallas. Trois jours plus tard, le 25 novembre, les trois grands chaînes de télévision américaines (ABC, CBS et NBC) retransmettent en direct les funérailles du président. Les images du cortège funéraire ont fait la une des journaux du monde entier, célèbres photographies sur lesquelles on devine la silhouette voilée de Jackie Bouvier Kennedy, veuve admirée pour sa dignité, « reine sans couronne qui avait perdu son trône et son mari » selon les mots de Pablo Larrain.

Le septième film du réalisateur chilien Jackie est, à l’instar de son précédent Neruda, un "anti-biopic". Refusant d’embrasser toute la vie de son personnage principal, le cinéaste se concentre sur les jours qui ont suivi l’assassinat du président, pendant lesquels Jackie Kennedy aura permis à son mari de rentrer dans l’Histoire. Contre l’avis du nouveau président, des services secrets et même de la famille du défunt, elle fait organiser une somptueuse procession dans les rues de Washington, inspirée par celle que les États-Unis avaient réservée à Abraham Lincoln. Le cercueil de Kennedy, recouvert de la bannière étoilée et tiré par un cheval, est suivi, à pieds, par une foule d’hommes politiques américains et de dignitaires étrangers. Sur les trottoirs, la foule se masse en nombre. Cette procession, la ferveur populaire qu’elle a suscitée, l’image d’une Jackie Kennedy si digne, achevèrent de faire du couple Kennedy, tant scruté lors de son passage à la Maison Blanche, un mythe.

Mais si Jackie Kennedy était de tous les programmes télévisés et de tous les magazines de mode, elle n’en reste pas moins un mystère. « Extrêmement secrète et impénétrable, elle reste peut-être la femme connue la moins connue de l’ère moderne », explique Pablo Larrain. C’est sur cette ambivalence que le réalisateur construit son film. Si la narration est conventionnelle – un journaliste interviewe Jackie Kennedy quelques jours après la mort de son mari, tandis que des flashbacks permettent de revenir sur la présidence et l’assassinat de son mari -, le propos du film s’avère passionnant. « Je ne savais plus ce qui relevait de la réalité et ce qui était de l’ordre de la représentation » dit Jackie dans le film. Comme elle, le spectateur se perd peu à peu dans le flou qui sépare la vérité historique du fantasme. Le film est donc tout entier porté par l’ambivalence de son personnage principal, proprement fascinante. Qui était Jackie Kennedy ? Un monstre froid, intéressé uniquement par la gloire ? Une femme dévastée, trompée et mal-aimée par son mari mais fidèle jusque dans la mort ? Le film amplifie ces questionnements plus qu’il ne leur trouve une réponse, comme pour souligner que la vérité importe finalement moins que la légende. L’interview de Jackie mise en scène dans le film, donne lieu à des piques humoristiques qui disent bien cette incapacité à saisir le personnage. Alors qu’elle fume une énième cigarette, Jackie se penche sur les notes du journaliste et lui affirme posément qu’elle ne fume pas. Dans la forme aussi Larrain souligne cette ambivalence : à plusieurs reprises, le spectateur croit être aux prises avec de véritables images d’archives, mais alors que la caméra se rapproche, il réalise que c’est bien Natalie Portman qui rejoue ces scènes.

Réelle ou fantasmée, Jackie permet aussi à Larrain de s’interroger sur le statut et le rôle de "Première Dame". Potiche en chef (la visite de la Maison Blanche devant les caméras de télévision en est une illustration comique et saisissante) ou Marie-Antoinette moderne, la femme du président se singularise surtout par son extrême solitude. Jackie est souvent filmée seule, notamment lorsqu’elle est à la Maison Blanche. Et même quand on la voit au milieu d’une foule, personne n’ose ou ne souhaite lui adresser la parole. C’est auprès d’un prêtre (le regretté John Hurt) que Jackie trouvera finalement un semblant de réconfort, prêtre qui l’obligera peu à peu à se départir de ses faux-semblants. De la très publique Mme Kennedy, soumise au regard de tout le peuple américain, elle peut alors redevenir Jackie, être pour elle-même et non plus pour les autres. Film passionnant et remarquablement mis en scène, Jackie rentrera parfaitement, par sa réflexion sur le couple Kennedy, dans les objets d'étude "Mythes et héros" et "Lieux et formes du pouvoir" du cours d'Anglais.

Philippine Le Bret

[Jackie de Pablo Larrain. 2017. Durée : 100 mn. Distribution : Bacfilms. Au cinéma le 1er février 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 06.02.17 à 17:50 - Réagir

Un sac de billes : l’Occupation à hauteur d’enfant

Christian Duguay connaît son métier. Fidèle adaptation du roman autobiographique de Joseph Joffo, son dernier long-métrage mêle habilement émotion et néoclassicisme pour offrir au grand public une histoire poignante. Nette et sobre, la mise en scène entraîne le spectateur dans une France de Vichy reconstituée avec réalisme. Sincères et touchants, les acteurs (Patrick Bruel, Elsa Zylberstein, Bernard Campan et les enfants Dorian Le Clech et Batyste Fleurial Palmeri…) mettent leur talent au service du projet littéraire de Joseph Joffo : faire prendre conscience, au travers le regard d’un enfant, de l’inhumanité de la collaboration et de l’horreur de la déportation. Après les rééditions de La Guerre des boutons, Christian Duguay montre qu’il est encore possible de signer un beau film après le long métrage de J. Doillon (1975). J. Joffo a lui-même reconnu que l’adaptation cinématographique de son roman initiatique avait su lui arracher quelques larmes…

Si le grand public trouvera assurément son compte, les historiens tout comme les cinéphiles risquent en revanche de rester sur leur faim. Tout reste convenu, car il ne faut déstabiliser personne. Point d’innovation cinématographique ni de révolution historiographique. Le récit brille de sa monotone linéarité, l’histoire scintille de clichés attendus : les anges sont véritablement angéliques, les démons véritablement démoniaques. La France de Vichy version Duguay est un monde explicite et manichéen. Il faut comprendre les pratiques des collaborateurs, il faut encourager les deux enfants à les fuir. Mais, otage de sa fidélité au roman autobiographique de Joffo, Christian Duguay avait une marge de manœuvre en réalité bien réduite. Les témoins ne travaillent jamais directement pour les historiens, surtout quand ils se livrent trente ans après le drame. De l’aveu même de Joseph Joffo, son roman autobiographique était d’abord destiné à sa propre famille… et non à Robert Paxton. Partiel et ou simple, le point de vue de l’enfant qu’il était ne s’intéresse ni aux mécanismes profonds de la collaboration ni aux débats historiographiques sur l’arrivée tardive de la mémoire juive du conflit. A ce titre, le film de Duguay réactive, contre son objectif prétendu, bien moins la mémoire de la Seconde Guerre mondiale aujourd’hui largement mise en scène que l’autobiographie de J. Joffo en son temps : la mise en perspective du roman avec d’autres œuvres du début des années 1970 (Le Chagrin et la Pitié de M. Ophüls et La France de Vichy de R. Paxton) restera, même après l’adaptation de Christian Duguay, un passage obligé pour la compréhension de l’histoire des mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

Ces limites évidentes ne remettent pourtant pas en cause les qualités pédagogiques de ce film, qui constitue une belle opportunité de frotter les collégiens à la pratique historienne. Si l’histoire est d’abord compréhension du passé à partir de son expérience vécue, comme le rappelle Antoine Prost dans ses Douze leçons d’histoire, de jeunes étudiants en histoire ont tout à gagner à rapprocher leurs propres sentiments de ceux des deux frères fuyant la barbarie nazie. En Histoire, il faut, par une certaine forme d’empathie, tenter de comprendre son sujet d’étude : se projeter dans le passé, faire sien le ressenti de ses acteurs et tenter, un instant, de se mettre à leur place pour comprendre. Tel est le lot d’une histoire qui obéit bien moins à des lois scientifiques rigides qu’aux intentions humaines toujours complexes mais perceptibles par analogie. Un film d’enfant pour des enfants constitue une étape indispensable à la compréhension de la collaboration de la France de Vichy. Mais elle ne sera qu’une première étape dans une démarche faisant succéder à la perception empathique une distanciation critique et informée. Aux jeunes collégiens dès lors de s’émouvoir devant le film de Duguay… et aux enseignants de trouver, en classe, les boîtes à outils documentaires et conceptuels pour mettre à distance leur ressenti et leur faire écrire l’histoire de la collaboration.

[Un sac de billes de Christian Duguay. 2017. Durée : 110 mn. Distribution : Sortie le 18 janvier 2017]

> Un dossier pédagogique autour du film

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 21.01.17 à 17:14 - Réagir

Lumières sur Le Concours

Le Concours

"Tous égaux, mais seuls les meilleurs…" Cette promesse, dite de la méritocratie républicaine, est au cœur de notre pacte social. Elle risque d'être aussi sous le feux des débats consacrés à l'éducation de la prochain présidentielle, les évaluations internationales se succédant pour pointer, a contrario, l'inégalitarisme de notre système scolaire. Le documentaire de Claire Simon, Le Concours (en salles le 8 février), tombe avec d'autant plus d'à propos. Radiographie patiente et impassible (à la manière d'un Depardon ou d'un Wiseman) du processus de sélection à l'entrée de de la grande école de cinéma nationale, la Fémis, le film porte un propos bien plus large : c'est tout le système, très français, des grandes écoles qui est interrogé ici, et au-delà, cet "élitisme républicain" dont l'esprit se diffuse, de manière pyramidale, à tout notre système éducatif.

Zérodeconduite consacre son magazine Lumières Sur au Concours, multipliant les approches pour interroger le film de Claire Simon sous ses différents aspects : sociologiques, pédagogique et cinématographique…

Le Concours de Claire Simon, au cinéma le 8 février

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 20.01.17 à 12:43 - Réagir

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