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Avec "12 jours", Raymond Depardon regarde la folie droit dans les yeux

12 jours

On retient surtout de 12 Jours les images de ces yeux dans lesquels on se perd. Tout au long du film, les yeux des patients, filmés en plans fixes très resserrés lors des audiences, se fichent dans les nôtres : yeux qui ne clignent jamais, effet secondaire des médicaments, regards tantôt vides, tantôt déterminés, parfois empreints d’une effrayante fureur. Depardon nous amène ainsi à regarder droit dans les yeux cette folie qu’on préfère souvent fuir ou mépriser. Le cinéaste rapportait d’ailleurs les paroles d’un des patients qu’il a filmés : « Je préfère ne pas sortir dehors, car les gens ont les yeux sévères sur moi… » Ici Depardon nous invite à adopter un autre regard, le sien : un regard doux, qui ne juge ni n’esquive.

Ces 12 jours qui donnent leur titre au film, c’est, depuis 2013, la durée dont disposent les psychiatres pour faire examiner par un juge la légalité d’une hospitalisation sous contrainte. À l’issue d’une courte audience avec le patient, un juge des libertés détermine si la procédure a bien été respectée, et décide de poursuivre ou non l’enfermement. Fidèle à son engagement humaniste et politique, Raymond Depardon filme la difficile application de cette loi du 27 septembre 2013. Restituant dix audiences à l’hôpital Le Vinatier de Lyon, il met une fois de plus en scène la confrontation d’un individu (ici le patient) aux institutions (la justice, la psychiatrie). En résulte un film poignant, qui interroge notre rapport à la folie et à la liberté.

Film frontal, 12 Jours est aussi un film cru. Les audiences sont pour les patients un espace de parole dont ils se saisissent pleinement. Ils décrivent leur expérience de l’enfermement et racontent leur histoire personnelle, souvent traumatique. Leurs mots sont brutaux mais précieux, ils engagent leur avenir autant que le devenir de notre société. Petit à petit, ces discours viennent en effet interroger des composantes fondamentales de notre humanité. « Jusqu’à quel point sommes-nous libres ? » se demande-t-on par exemple lorsque l’enfermement sous contrainte d’une jeune femme est justifié par la probabilité qu’elle se tue, alors même que celle-ci exprime son désir de mourir. Conscient de la densité intellectuelle et émotionnelle de son documentaire, Depardon crée pour son spectateur des respirations. Il filme les couloirs de l’hôpital et ses extérieurs, accompagnant ces plans de la douce musique d’Alexandre Desplat. Des respirations qui nous permettent de réfléchir, de digérer tout ce que l’on vient de voir et d’entendre. La musique sert d’enveloppe, et permet de ne lâcher ni le film ni le fil de sa réflexion.  « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou », écrivait Charles de Foucault, citation mise en exergue au tout début du film. Avec 12 Jours, Depardon nous plonge au cœur de la folie, la plus noire parfois, mais ne nous laisse jamais oublier qu’elle nous concerne tous, individuellement et collectivement.

[12 jours de Raymond Depardon. Durée : 97 mn. Distribution : Wild Bunch. Sortie le 29 novembre 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 30.11.17 à 10:32 - Réagir

Battle of the sexes : le macho contre la féministe

The Battle of the sexes

« Le macho contre la féministe » : à l'heure de #balancetonporc et des débats sur l’écriture inclusive, on ne pouvait sans doute rêver meilleure affiche que celle, pourtant vintage, de cette « bataille des sexes », qui opposa en 1973 la championne de tennis Billie Jean King, militante pour l’égalité des primes entre joueuses et joueurs, à l’ex-tennisman Bobby Riggs, autoproclamé « male chauvinist pig » (gros porc machiste). Leur confrontation ultra-médiatisée trouva un énorme écho dans l’Amérique des seventies, cristallisant à travers une petite balle jaune le combat du féminisme contre le patriarcat.

Mais de ce match historique, les réalisateurs de Little Miss Sunshine tirent un film bien trop maniéré. Chantres du cinéma américain indépendant, ils en reprennent tous les codes, jusqu’au trop plein. Fascination pour les années 70, attrait pour les couleurs vives et les lumières enveloppantes, flous artistiques, jeux sur les miroirs, changements permanents de focales… La grammaire est respectée à la lettre, de manière à ce point systématique que les tics de réalisation finissent par énerver. La meilleure illustration en est cette scène de rencontre entre Billie Jean King et Marilyn Barnett, qui deviendra son amante, scène dans laquelle toutes les images sont partiellement obstruées par un objet ou une silhouette placés au premier plan.

Entouré de ce decorum vaporeux, l’âpre machisme de l’époque en devient presque sympathique, à l’image de ce Bobby Riggs présenté avec empathie comme une gloire déchue du tennis accro au jeu, finalement plus showman que macho. C’est à l’arrière-plan qu’il faut chercher la dénonciation d’un sexisme aussi ordinaire que détestable : un présentateur vedette qui ne cesse de répéter que les tenniswomen sont biologiquement inférieures aux tennismen ; des joueuses qui touchent jusqu’à huit fois moins d’argent que leurs collègues masculins dans les tournois… Autant de notations qui font écho au temps présent, mais qui s’avèrent trop discrètes pour marquer les esprits.

Il faut ainsi attendre l’affrontement final pour que le duel tant attendu prenne forme. La dramaturgie du match est habilement gérée par les deux réalisateurs. Les points s’enchaînent sans qu’aucun des deux joueurs ne semble capable de prendre l’avantage. Placé dans la peau d’un téléspectateur de 1973, le spectateur de 2017 vibre avec la foule, alternant entre abattement et exaltation. Il n’en fallait pas moins pour nous tirer de l’état cotonneux dans lequel le reste du film nous avait plongés… Dommage pour un film qui aurait pu permettre d’aborder de manière originale la thématique des inégalités et des stéréotypes de genre.

Philippine Le Bret

[The Battle of the sexes de Jonathan Dayton et Valerie Faris. 2017. Durée : 122 mn. Distribution : Twentieth Century Fox. Sortie  le 22 novembre 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 28.11.17 à 17:14 - Réagir

À nous de jouer : le site pédagogique

A nous de jouer

Une autre école est-elle possible ? Dans son documentaire À nous de jouer !, le réalisateur Antoine Fromental a suivi les classes théâtre et rugby du collège Jean Macé de Clichy. Entre répétitions et entraînements, scènes de groupe et discussions intimes, le film nous montre les bienfaits d’une pédagogie de projet qui permet à chaque élève de trouver sa place et de s’épanouir, à rebours d’un système scolaire qu’on présente encore comme un broyeur d’individualités. Si ce projet est porté par un fonctionnaire engagé et exemplaire, le principal Christian Comès, et par son équipe (enseignants, intervenants théâtre et sport), les véritables héros du film sont les élèves du collège. On a rarement vu au cinéma des jeunes gens s’exposer ainsi, confier leur espoirs, décrire leur vie, confronter leurs points de vue sur leur quotidien ou sur une actualité plus lointaine (l’attentat de Charlie Hebdo par exemple). On a rarement senti avec autant d’acuité la vibration particulière de l’adolescence, ce moment charnière où l’on se construit en tant qu’adulte et où l’on dit adieu à l’enfance.

Cette authenticité est bien sûr le résultat d’un travail documentaire de longue haleine : quatre ans d’immersion dans l’établissement, 200 jours de tournage et 700 heures de rushes ont permis à Antoine Fromental de tisser un lien de confiance avec les jeunes et de les habituer à la caméra. Mais on ne peut s’empêcher d’y voir le bénéfice de la pédagogie de projet : en se projetant dans la pratique, qu’elle soit sportive ou artistique, les élèves s’affirment en tant qu’individus autonomes, dignes de confiance et d’intérêt. À travers les cours de théâtre et la réécriture du Roméo et Juliette de Shakespeare, le film montre aussi comment la littérature du XVIe siècle peut toucher les adolescents du XXIe, interroger leur quotidien et leurs représentations.

Au-delà d’une nécessaire réflexion sur l’école qui intéressera tous les éducateurs, parents, ou citoyens, le film permettra de travailler avec des élèves de collège, dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique, ou du cours de Français autour de la réécriture de Roméo et Juliette. Nous lui consacrons un dossier pédagogique qui propose des activités pour le collège (EMC, Français), ainsi qu'un entretien avec Jean-Claude Lallias sur l'enseignement du théâtre à l'école.

À nous de jouer d'Antoine Fromental, au cinéma le 8 novembre

Le site pédagogique

Posté par zama le 06.11.17 à 11:14 - Réagir

Ex Libris interroge le rôle des bibliothèques à l'heure du tout-numérique

Ex Libris

Après avoir exploré ces dernières années un musée (National Gallery), une université (At Berkeley) ou des lieux des spectacles (La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris, Crazy Horse), l’infatigable documentariste Frederick Wiseman s’attaque avec Ex Libris, The New York Public Library à un autre temple de la culture : la bibliothèque. Ex Libris nous plonge pendant plus de trois heures dans les allées de la la New York Public Library, troisième plus grande bibliothèque du monde, riche de ses 55 millions de documents. Ce faisant, le film ne cesse d’étonner, d’émouvoir et d’émerveiller, et interroge avec une profondeur peu commune la définition de la culture à l’âge du numérique. Film sur une bibliothèque, c’est aussi un film-bibliothèque. Car une bibliothèque, comme le fait remarquer une architecte filmée par Wiseman, est moins un endroit où l’on stocke des livres qu’un lieu où l’on transmet des connaissances. Le film de Frederick Wiseman n’est pas autre chose : un espace (filmique) au sein duquel il est possible d’accéder au savoir. Comme une bibliothèque, Ex Libris recèle mille trésors : on y rencontre Patti Smith, on y apprend à commander un robot, on y assiste à une conférence sur la vie des juifs new-yorkais dans l’entre-deux-guerres. Comme d’une bibliothèque, on en sort plus intelligent qu’on ne l’était en y entrant.

Cette promenade bibliophile est d’autant plus fabuleuse qu’elle ne cesse de nous surprendre et de nous émouvoir. Bien sûr, Ex-Libris, tout comme les précédents documentaires de Wiseman, stimule intensément l’intelligence de ses spectateurs. Mais le documentariste américain n’oublie pas d’en appeler également à leur humour et à leurs émotions. L’une des toutes premières séquences du film nous plonge ainsi au cœur du service « Ask NYPL », qui permet à tout New-yorkais d’appeler la bibliothèque pour poser une question, même la plus absurde (en l’occurrence, il s’agit ici de l’existence des licornes). Côté émotions, on retiendra notamment une séquence vibrante dans laquelle une interprète traduit la Déclaration d’indépendance des États-Unis en langue des signes, avec tant de fougue qu’on en reste bouche-bée.

Ce patchwork géant interroge avec méthode la définition de la culture à l’heure de la démocratisation du savoir et du tout-numérique, et accompagne au plus près les réflexions de la NYPL sur sa mission de service public. La principale question posée par le film est aussi vertigineuse qu’essentielle : comment faire en sorte que les plus démunis aient eux aussi accès au savoir ? Wiseman s’intéresse tout particulièrement à la façon dont la NYPL promeut l’empowerment (prise de pouvoir) de ses publics les plus fragiles, notamment par une politique volontariste d’accès au web : alors qu’un tiers des New-Yorkais n’ont pas de connexion internet chez eux, certains usagers de la NYPL peuvent, depuis 2015, emprunter un modem comme on emprunte un livre. Cette redéfinition des espaces dans lesquels s’incarne la culture (Internet tout aussi bien que les livres) est une clé fondamentale pour permettre l’accès de tous à la culture, et la preuve que les bibliothèques ont encore un rôle important à jouer à l’heure du tout-numérique.

Un film aussi foisonnant et beau ne serait être que très riche pédagogiquement parlant. Deux thèmes du programme d’anglais en 1re ou en Terminale semblent particulièrement adaptés à une exploitation en classe. La thématique « Espaces et échanges », permettra de s’interroger sur l’ancrage géographique des différentes antennes de la New York Public Library (la façon dont Wiseman, en quelques plans, parvient à définir géographiquement et socialement chacun des quartiers dans lesquels il filme), sur le lien entre espace et richesse (la majesté de la bibliothèque de la Ve avenue versus l’exiguïté de celle d’Harlem), ou encore sur la façon dont la construction de l’espace peut permettre l’échange avec le public (une séance de comptines pour les enfants, dans une salle spécialement conçue pour que ceux-ci puissent danser ou courir sans danger). Le second thème, « Lieux et formes du pouvoir », fera parfaitement écho à la thématique centrale du film, l’empowerment. À cet égard, l’avant-dernière séquence du film mérite que l’on s’y attarde avec les élèves : lors d’une rencontre entre Khalil Muhammad, l’un des dirigeants de la NYPL, et des habitants d’Harlem, quartier défavorisé de New York – tous les protagonistes de cette scène étant noirs –, tous partagent leur expérience de la discrimination. Une enseignante évoque l’hypocrisie d’un manuel scolaire, qui raconte que les Noirs sont arrivés aux États-Unis grâce à une immigration de travail, sans que ne soit mentionné l’esclavage. La discussion, très forte, montre que la New Public Library est bien un lien d’émancipation pour ses usagers, qui y trouvent l’espace, l’écoute et les ressources nécessaires pour apprivoiser les outils du pouvoir – et s’en emparer.

Philippine Le Bret 

[Ex Libris, The New York Public Library de Frederick Wiseman. 2017. Durée : Distribution : Météore Films. Sortie le 1er novembre 2017] 

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 31.10.17 à 12:09 - Réagir

Les Conquérantes : Le site pédagogique

Les Conquérantes

Charge mentale et répartition des tâches ménagères, inégalités salariales, violences faites aux femmes : l'actualité récente et les débats qui l'ont agitée montrent que l’égalité entre hommes et femmes, idéal de nos sociétés démocratiques, est très loin d’être accomplie, et que le combat féministe est plus que jamais d’actualité. Le film Les Conquérantes de Petra Volpe rend hommage, sous la forme d’une comédie, à l’une des grandes dates de ce combat : la victoire au referendum fédéral qui en 1971 posa aux (hommes) suisses la question du droit de vote des femmes. À travers le personnage fictif de Nora et du décor d’un petit village de Suisse alémanique ancré dans le plus profond conservatisme, le film montre l’énergie admirable qu’il fallut aux citoyennes helvètes pour obtenir le droit de vote et ainsi réparer l’injustice qui leur était faite.

Au-delà de la double anomalie historique (la Suisse, dernier pays occidental à introduire le suffrage féminin, et seul pays au monde — avec le Lichtenstein — à l’avoir fait par voie référendaire !) et des savoureuses situations de comédie qu’en tire Petra Volpe, au-delà de l’hommage tendre et drôle aux pionnières du féminisme, Les Conquérantes pose des questions qui résonnent fortement avec la société actuelle. Cela en fait un film très riche d’un point de vue pédagogique, idéal pour un travail interdisciplinaire au Lycée.
C'est pourquoi Zérodeconduite lui a consacré un dossier pédagogique, qui propose des fiches d’activités en Enseignement Moral et Civique, en Sciences et Économiques et Sociales et en Allemand.
— En EMC, le film permettra d’étudier aussi bien les inégalités et discriminations quotidiennes subies par les femmes que la conquête de l’égalité politique, inscrites dans le thème « Egalité et discrimination » du programme de Seconde.
— En SES, nous proposons deux fiches d’activité autour des thématiques sociologiques du contrôle social et de la déviance (Première ES) et du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique, en lien avec la montée de l’individualisme (Terminale ES).
— En Allemand, le film permettra de sortir de thématiques rebattues pour explorer les questions du féminisme et étudier la Suisse alémanique. Au point de vue linguistique, si le Schwyzerdütsch peut au premier abord représenter une entrave à la compréhension, il peut aussi être adapté à un travail de « traduction » vers le Hochdeutsch et être ainsi l’occasion d’introduire des informations intéressantes sur l’histoire de la langue allemande et de certains de ses dialectes (à moduler en fonction du niveau et de la motivation de la classe concernée !).

Les Conquérantes (Die göttliche Ordnung) de Petra Volpe, au cinéma le 1er novembre
Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 30.10.17 à 16:58 - Réagir

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