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Moi, Daniel Blake : le site pédagogique

Palme d'Or du Festival de Cannes 2016, Moi, Daniel Blake de Ken Loach sortira dans les salles françaises le 26 octobre prochain.
En s'attachant au sort de Daniel, qui suite à un problème de santé et une erreur administrative est confronté au dédale kafkaïen de l'assurance chômage britannique, le vétéran Loach livre un réquisitoire implacable contre la dérive ultralibérale de l'Angleterre et le démantèlement programmé de ce qu'il reste du Welfare State… Éminemment politique (comme le fut son discours lors de la remise de sa seconde palme cannoise), le film l'est à la manière humaniste de Loach : à la froideur mortifère de la néo-bureaucratie numérique, il oppose la chaleur de ses personnages, qui mobilisent des trésors de dignité et de solidarité.
Profondément poignant sans oublier d'être drôle, Moi Daniel Blake ne manquera pas de mobiliser les élèves de Lycée (voire d'excellentes classe de Troisième). Zérodeconduite a consacré un site pédagogique au film : notre dossier pédagogique propose une analyse cinématographique du film, ainsi que des activités destinées aux classes d'Anglais et de Sciences Économiques et Sociales, tandis qu'un entretien avec le sociologue du travail Didier Demazière permet de poursuivre la réflexion, notamment en mettant en perspective la situation des chômeurs en France et en Grande-Bretagne. 

Moi, Daniel Blake de Ken Loach, au cinéma le 26 octobre
Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 11.10.16 à 18:13 - Réagir

Voyage à travers le cinéma français : Entretien avec Bertrand Tavernier

Il a fallu six ans à Bertrand Tavernier pour venir à bout de la version cinéma de Voyage à travers le cinéma français. Le cinéaste, qui travaille actuellement sur une version longue, pour ne pas dire fleuve (trois fois trois heures), destinée à la télévision, nous éclaire sur les choix qui ont présidé à l’écriture et au montage du long-métrage.

Zérodeconduite : Comment a débuté cette vaste entreprise sachant que vous aviez déjà conçu des sommes sur le cinéma américain sous forme de volumes ? Pourquoi le choix de la forme documentaire ?

Bertrand Tavernier : J'avais effectivement sans cesse remanié mes ouvrages mais ils ne reflétaient qu'une partie de mes nombreux centres d'intérêt. Faire un documentaire sur le cinéma français plutôt que sur le cinéma américain facilitait la tâche du travail sur le terrain en matière de droits. Ayant travaillé avec les Américains, je savais que je ne disposais pas des contacts dont pouvait bénéficier Martin Scorsese. Il aurait fallu travailler aux États-Unis, à Los Angeles, contacter les studios. À la limite, il s'agit de la part accessoire de l'explication : j'avais surtout envie de parler de cinéastes qui avaient fait et faisaient toujours partie de ma vie. En parler non comme critique ou historien mais comme cinéaste et spectateur qui avait gardé des souvenirs amusés, drôlatiques, émerveillés liés à la découverte de ces films. Je voulais montrer combien ces films étaient vivants, qu'ils n'appartenaient pas à un passé révolu, qu'ils ne faisaient pas partie de quelque musée Grévin figé mais qu'au contraire ils pouvaient éclairer le présent. Ils pouvaient aussi aiguiser une curiosité nécessaire à notre époque si nous voulons nous en sortir.

Le projet fut donc de longue haleine ?

B.T. : J'ai effectivement tourné autour de cette idée durant de longues années. La BBC par exemple me proposait de faire des formats de 52 mn mais je n'arrivais absolument pas à m'insérer dans ce format : je ne voulais pas évoquer en quelques secondes 200 titres. Les deux ou trois fois où on m'a proposé ces possibilités de formes brèves, cela ne fonctionnait pas car je voulais parler longtemps des gens et films que j'aimais. Je n'arrivais pas à trouver le détonateur, le petit choc qui pouvait tout déclencher. Le temps passant, je constatai malheureusement que les chaînes de télévision publique capitulaient face à la nécessité de montrer le cinéma de patrimoine : il m'est apparu que c'était comme un devoir civique et une envie décuplée de parler de mes émotions les plus fortes à des personnes que je ne connaissais pas.

Vous dites que le film a mis du temps à prendre forme. À quel moment vous êtes vous dit qu'il fallait se lancer ?

B.T. : C'était au moment de La Princesse de Montpensier. Nous en avions parlé avec Studio Canal mais des liens jusque-là plutôt cordiaux se sont détériorés, pas tant avec l'équipe cinéma de Studio Canal qu'avec la nouvelle direction. J'ai attendu en vain des réponses. Je commençais à me décourager, mais je pensais néanmoins qu'un gros détenteur de droits de films de patrimoine pouvait être intéressé par ce relais de son catalogue auprès d'un large public, soit dans un film de cinéma soit sous forme de série, que ce soit dans les centres culturels, les écoles ou autres. Jérôme Soulais de Gaumont s'est dit que le rêve que je poursuivais devait être réalisé. Jérôme Seydoux de son côté a assisté à une présentation de Justin de Marseille de Maurice Tourneur dans le cadre de la SACD, et s'est dit qu'il fallait porter le projet. Ainsi Pathé et Gaumont se sont joints à l'entreprise.

Lorsque le projet était enfin amorcé, quel fut le premier geste créatif ?

B.T. : Ce fut d'abord l'écriture, ce qui est complexe car comme le dit Marcel Ophüls « Ecrire un scénario de documentaire est une escroquerie, car trop de paramètres sont inconnus avant le tournage si on est honnête dans sa préparation ».  En effet quand on lit le scénario que j'ai écrit au départ, on retrouve certes quelques éléments mais le film a beaucoup évolué : la disponibilité ou l’absence de disponibilité des films, l'importance finale de tel metteur de scène qui induisait un changement d'angle d'attaque, de ton, autant de paramètres qui ont forcément modifié l'approche initiale... Il y avait, comme dans une fiction, une construction qui s'imposait : comme les personnages imposent un fonctionnement à une fiction, le matériau que j'utilisais dictait sa structure au film. Dans L627 le parti pris de narration adopté, à savoir l'omniprésence du point de vue des policiers, a dicté l'impossibilité d'aller ailleurs : le film rejetait des plans. Le travail s’apparente finalement à celui d’une fiction : si on n'a pas tel acteur, telle lumière, on est obligé d'avancer quand même. Cela me rappelle La Vie et rien d'autre, quand je constatai avec horreur que la scène d'enterrement se ferait sous le soleil. Philippe Noiret me tranquillisait et il avait raison, car cela a apporté une vraie originalité : pourquoi un enterrement se ferait-il obligatoirement avec un ciel gris ? En somme, la structure a éliminé d'elle-même certains cinéastes et films d'abord envisagés, qui ne trouvaient pas leur place organique dans l'ensemble.

Pour ce qui est de la structure, ne pourrait-on parler d'une part autobiographique qui constituerait un fil rouge important, mais pas unique ?

B.T. : Cela a effectivement facilité des entrées et apportait une variété de films et d'auteurs considérable. Le côté historien de cinéma n'aurait pas fonctionné. Il me fallait parler comme cinéaste et spectateur : je pense à cette séance vécue en compagnie d'un autre spectateur qui mangeait des petits pois durant la projection. Je plains ceux qui n'ont pas vécu des expériences de ce type, que la programmation "dadaïste" d’Henri Langlois à la Cinémathèque suscitait : autre exemple, cette découverte d'un Sternberg en version… vietnamienne, qui est un moment vraiment cocasse ! Imaginez Robert Mitchum parlant vietnamien avec une voix très pointue : le fou rire qui nous a pris demeure un souvenir formidable. Il m'est devenu impossible de revoir sérieusement ce film à cause de cette séance mémorable. Il en va de même pour le nombre de fois où l’on a pleuré à la fin de Casque d'or de Jacques Becker : cela apparaît comme un moment-clé d'une vie de spectateur, tout comme les dernières images de Classe tous risques de Claude Sautet qui m'ont cloué sur mon fauteuil.

Il est très beau que vous soyez entré dans le cinéma français à 6 ans avec un Becker, Dernier atout.

B.T. : Comme je l'ai dit, j'aurais pu tomber plus mal. La plupart des films que j’ai aimés à 9, 10, 12, 15 ans sont des films que j'adore toujours. Les Trois lanciers du Bengale, Le Réveil de la sorcière rouge, Les Aventures du capitaine Wyatt pour les USA. Pareil pour les films français comme Casque d'or : tous ces chocs liés à l'enfance ou à l'adolescence n'ont jamais cessé de faire leur chemin dans ma vie de spectateur.

Vous commencez votre documentaire de manière très forte avec Jacques Becker, qui semble un condensé de choix dramatiques, thématiques, stylistiques qui irrigueront votre travail de cinéaste.

B.T. : Je retrouve chez lui un culte de la "décence ordinaire", comme je l'explique dans le film, vision du monde qui va de pair avec la grande importance accordée à la justesse du rendu du travail des personnages de ses films. Chez moi aussi, les gens travaillent, mettent les mains dans le cambouis. Mes péripéties sont conditionnées comme chez lui par les conditions de vie et de travail, pas par des options scénaristiques. Commençant par Becker, je devais finir par Sautet, qui est l'héritier absolu de Becker. C’est un fait que nombre de commentateurs se sont obstinés longtemps à ne pas comprendre : il a fait les frais d'une vision cléricale et dogmatique de Sautet, dont on découvre année après année toute la fausseté et la bêtise.

Cette relation Becker/Sautet nous ramène aux choix chronologiques du documentaire.

B.T. : Becker correspond à mes débuts de spectateur. Quant à Claude, il signifie mes premiers pas dans la critique et les débuts d'une amitié très forte. De la même manière que Becker capture l'esprit d'une époque, notamment dans Rendez-vous de juillet ou Antoine et Antoinette, Sautet capture le parfum d'une époque voire en anticipe les grandes lignes de force : le poids croissant du chômage, la fermeture des petites entreprises, le management agressif dans le magistral Quelques jours avec moi. En somme je commence et finis le film par un cinéaste qui réussit à capter l'essence de son époque. Becker a reçu le même type de critiques hostiles que Claude Sautet. Tous deux sont encore d'ailleurs très sous-estimés à l'étranger. J'ai commencé par un cinéaste dont j'aurais rêvé d'être l'ami, et finis par un cinéaste qui a été un très grand ami, quelqu'un qui a totalement marqué ma vie.

Parallèlement à ces deux cinéastes qui mériteraient d'être reconnus à leur juste mesure, on est frappé par trois autres noms eux très reconnus : Carné, Renoir et Melville, cinéastes que vous évoquez avec admiration mais avec mesure.

B.T. : Je suis très admiratif mais je ne veux pas être dans l'éloge béat. Par exemple, concernant Melville, j'avais un passage plus long, coupé au montage, où je disais que dans Le Doulos un truc m'a toujours gêné, malgré ses immense qualités que je trouve même de plus en plus patentes. Pendant la conversation au téléphone de Belmondo qui appelle l'inspecteur de police, on ne sait pas ce qui se dit et le spectateur en déduit que le personnage est un mouchard. Ce n’est qu’après il nous révèle qu'il n'en était rien. C'est tout le contraire d'Hitchcock. Rivette, je m'en rappelle car j'étais attaché de presse du film, pensait exactement la même chose : il estimait que ce passage était particulièrement critiquable tout comme il estimait douteux de transformer des gangsters en héros de tragédie classique alors que ce sont en somme des personnages qui pourraient être apparentés aux pires exactions de l'occupation. Je peux, tout en remarquant ces défauts, mettre en lumière les qualités immenses de Léon Morin prêtre qui est sous-estimé, de L’Armée des ombres et bien sûr du Silence de la mer dont je parlerai plus longuement dans la série.

Pour Renoir vous en arrivez à montrer qu'une certaine lecture critique initiée par Truffaut , celle d'un naturel intuitif, d'une improvisation en totale liberté, est erronée.

B.T. : Ce que je critique, c'est la manière de reprendre sans distance ses propos, de les reprendre comme paroles d'évangile. Le problème est que ces erreurs initiales sont reconduites à l'infini comme des dogmes. Ces témoins ne sont pas des historiens de cinéma et par ailleurs, comme j'ai pu le constater Renoir était très convaincant, en arrivant même à croire lui-même à sa réécriture des événements. La Bête humaine par exemple est tourné en studio de même que les deux tiers de La Règle du jeu. Je n'en fais pas une arme contre Renoir, bien au contraire : tournant en studio, suivant des scénarios très écrits de manière très scrupuleuse, refusant toute improvisation, il réussit à nous faire génialement croire au naturel et à l'impression d'improvisation. Le fameux plan séquence du Crime de M. Lange est génial car il est coupé en deux plans sans que cela se voit vraiment. Michael Powell disait que le metteur en scène doit faire sortir un lapin du chapeau. Ses admirateurs croient le louer parfois en en faisant un improvisateur mais ils le diminuent. Il respectait le scénario de Spaak car lui-même savait écrire, diriger un comédien. Renoir avait raison par ailleurs d'écouter les conseils de collaborateurs contrairement à d'autres réalisateurs qui se sentaient tenus d'agir en « dictateurs ».

Le parallèle avec Carné est intéressant : il est un auteur qui était un roc, comme vous le dites dans le film mais avait besoin de collaborateurs notamment de bons scénaristes. On a joué Renoir contre Carné pour le décrédibiliser.

B.T. : On n'arrête pas hélas de jouer les gens les uns contre les autres. Contrairement à Renoir, Duvivier ou Grémillon, sa contribution au scénario était minime voire nulle. Ce n'était pas un écrivain, un « auteur » mais sa maîtrise et sa rigueur dans le découpage faisaient qu'il parvenait souvent à transcender les scénarios. Prévert me semble injuste avec lui et de manière générale les scénaristes n'ont qu'une vue limitée de leur collaboration avec le cinéaste. Certes Carné laissait à Prévert le soin de la distribution des rôles, point qu'il ne sentait absolument pas, mais de son côté Prévert ne comprend pas combien, en une dizaine de plans sur le palier du Jour se lève, Carné magnifie la séquence : avec peu de "couverture", cela témoigne d'une science du découpage extraordinaire. Le travail de Prévert, parfois trop littéral, est comme illuminé par Carné. Prévert s'est trompé je pense quand il reprochait aussi à Grémillon la musique religieuse de la fin de Remorques, ajout qu'il jugeait bigot alors que cela donne une portée tragique incomparable au film.

D'un point de vue structurel, Gabin est encadré dans le film par Renoir et Carné ce qui est magnifiquement amené. Alors qu'on croit le connaître par cœur, votre film donne l'impression d'en redécouvrir la grandeur.

B.T. : Gabin est au cœur du cinéma français et j'ai longtemps cherché l'équivalent féminin pour équilibrer. Danielle Darrieux a le même pourcentage de réussites en matière de qualité des films. Elle aussi a été géniale toute sa vie. Cependant l'importance du segment consacré à Gabin est aussi justifié à la fois par ses éléments biographiques forts (départ de la France en 1940, engagement dans la campagne d'Italie) et par sa position de force dans le cinéma d'avant-guerre, qui l'a amené à être à l'origine d'une bonne dizaine de grands films. Il achetait les droits des livres et s'est mouillé très tôt dans le processus créatif. Il a continué après guerre notamment sur La Traversée de Paris, à l'origine duquel il y avait une nouvelle dont les droits furent acquis par Aurenche et lui-même. Mais l'amoureuse d'Aurenche oublia malencontreusement le nom de Gabin devant un producteur, ce qui le mit en colère et différa la conception du le film durant trois ans ! En fait aucune actrice n'avait ce pouvoir. Gabin s'est conduit remarquablement avec Grémillon, Carné, Duvivier ou Renoir et je voulais casser ce cliché selon lequel la seconde partie de sa carrière serait mauvaise. Je pourrais citer bien sûr Le Plaisir de Max Ophüls où il est sublimissime, mais d'autres films sont souvent des titres que les spectateurs ne cherchent pas à connaître : La Nuit est mon royaume, Des Gens sans importance ou encore Maigret tend un piège et Le Président, où il est assez extraordinaire.

Il y a ce moment de votre documentaire où, preuve à l'appui, vous démontrez son « génie » de comédien par un montage de gestes ou de déplacements.

B.T. : Il amenait indéniablement quelque chose par son souci du geste juste, de l'intonation pensée à l'économie. Henri Decoin disait que sur le plateau il était le vrai metteur en scène et Gabin disait réciproquement de Decoin qu'il était un « metteur », ce qui dans sa bouche était un immense compliment. Il y avait chez Gabin un côté profondément français, une langue extraordinaire.

Cela me rappelle cette citation mémorable concernant Renoir « comme metteur un génie, comme homme une pute ».

B.T. : Il était attaché à certaines valeurs et du coup fut profondément blessé par l'attitude de Renoir en 1940. La lettre lue dans le film, qui montre ses possibles complaisances envers Vichy, fut une exception partagée par aucun grand cinéaste (parmi Clair, Grémillon, Carné, Duvivier... nul ne tiendra de tels propos) ou scénariste (Spaak, Prévert, Aurenche, Bost...). Gabin a été choqué et les retrouvailles sur French Cancan n'eurent rien de chaleureux contrairement à celles avec Duvivier sur Voici le le temps des assassins.

Cette sorte de déférence envers le pouvoir quel qu'il soit, au risque de l'incohérence, est particulièrement bien montrée dans le film sans pour autant déboucher sur un jeu de massacre.

B.T. : Le plus étonnant est que bien des témoins confirment qu'on n'arrivait même pas à lui en vouloir. Et c'est sûrement à porter à son crédit. J'ai essayé de montrer que les vérités sont complexes et voulu me refuser à toute ostracisation de telle ou telle figure. J'évoque toujours un être humain sans chercher à occulter ses zones d'ombre.

En matière de révélation de zones d'ombre, deux chapitres sont particulièrement précieux : celui consacré aux musiciens, et le module sur Maurice Jaubert qui laisse éclater toute la force de son œuvre.

B.T. : Jaubert est une manière pour moi d'évoquer Jean Vigo car leur accord fut d'une force incroyable. Jaubert me semble poser là les bases de ce que devrait être la musique de film : choix d'une petite formation, de timbres qui ne sont pas des instruments hollywoodiens (saxophone, percussions, accordéon...). Tout cela provient de Kurt Weill et non de Mahler, ce qui amène alors une modernité, une intelligence qui laisse penser que nous eûmes là une « nouvelle vague » musicale dans les années trente.

Cela amène vers l'hommage que vous rendez à Truffaut par Jaubert interposé, hommage qui prouve que les querelles de chapelle un temps mises en valeur sont transcendées par votre film.

B.T. : Je serai éternellement reconnaissant envers Truffaut d'avoir réédité — et personne ne l'a fait en dehors de lui — ce disque de musiques de Jaubert. Musique de L'Atalante bien sûr mais aussi ces œuvres symphoniques graves, très belles, très inspirées qu'il utilisera dans La Chambre verte. Dès le début du film, je le cite d'ailleurs qui disait des choses passionnantes sur Becker. Je me sens libre d'admirer tout autant des propos, positions, travaux de Truffaut, Chabrol ou Godard que ceux de Becker ou Claude Autant-Lara. Je sais apprécier ce qu'ont amené les uns et les autres.

La citation liminaire de Godard sur votre commune identité d'enfants de la Libération et de la Cinémathèque à ce propos est très belle. Elle rompt à sa manière certaines doxas qui ont la vie dure.

B.T. : Cette doxa persiste mais je la crois très « provinciale » : tout cela n'existe plus ailleurs que dans certains cercles étroits. Tant pis si certains s'accrochent à de tels clichés : René Clément, cinéaste de la Qualité française ?! Alors qu'il a fait La Bataille du rail tandis que la guerre n'était pas achevée, en son direct, avec des acteurs non-professionnels ! Les Maudits, de la "qualité française" ? Quelques titres tels Barrage contre le Pacifique d'accord, mais pas ces films-là ou Monsieur Ripois et Jeux interdits qui demeurent très beaux et étonnants.

(...)

Retrouvez la suite de cet entretien sur le site pédagogique du film.

Propos recueillis par Jean-Jacques Manzanera, professeur de cinéma

 

Posté dans Entretiens par zama le 07.10.16 à 12:08 - Réagir

Le Ciel attendra : les liaisons dangereuses

Après Les Héritiers, qui entreprenait de ramener dans le droit chemin de la commémoration de la Shoah une classe "perdue" de la République,  Marie-Castille Mention-Schaar s'attaque à un autre sujet brûlant touchant la jeunesse de notre pays : l'entreprise d’embrigadement menée par l'Etat islamique et ses séides sur le territoire français, qui pousse certain(e)s à rompre toutes attaches (famille, amis, relations) pour s'enfermer dans une spirale mortifère.

Le film suit les destins croisés de deux adolescentes : Sonia (Noémie Merlant) se fait arrêter alors qu'elle s'apprêtait à commettre l'irréparable, point de départ pour ses parents Catherine et Samir (Sandrine Bonnaire et  Zinédine Soualem) d’un véritable chemin de croix afin de la ramener à la vie ; Mélanie (Naomi Amarger), bonne élève et musicienne, va, au détour d’une rencontre sur les réseaux sociaux, sombrer à la fois dans les tourments d’un premier amour et dans les rets de la radicalisation. C'est peu de dire que Le Ciel attendra est anxiogène, abordant de plein fouet la radicalisation dans ce qu'elle a de plus cruel : la rupture des liens familiaux, la dissimulation (la fameuse et controversée taqîya), la violence envers soi et les autres, la manipulation et le chantage affectif… Le tableau est d’autant plus implacable que les victimes sont des jeunes femmes éduquées et issues de milieux plutôt privilégiés, éprises d'idéal et d'absolu. Elles ont « tout pour être heureuses » selon l’expression consacrée, et l’absence de cause manifeste à leur dérive (l'absence de la mère chez l'une, l'envie chez l’autre de se trouver par soi-même, les mauvaises rencontres, les vidéos complotistes ?) accrédite l’idée anxiogène que « ça pourrait arriver à tout le monde ».

On pourrait ainsi reprocher au film, en jouant sur cette angoisse d’une menace diffuse et invisible (on ne verra jamais les recruteurs), de titiller une islamophobie si facile à faire émerger dans le contexte actuel. L’une des faiblesses majeures du film est de ne pas opposer avec assez de force, au discours aussi absurde que séducteur des recruteurs, un islam humaniste et éclairé pourtant majoritaire dans la société française. L’autre faiblesse est le mélange des genres : en confrontant ses héroïnes, incarnées par Sandrine Bonnaire ou Clotilde Courau, à la personne réelle de l’anthropologue Dounia Bouzar, Marie-Castille Mention-Schaar ne fait qu’accuser le caractère factice de son dispositif. À l’écran, l’ex-directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'Islam (CPDSI) sombre parfois dans un pathos insensé (dont on a du mal à comprendre comment il pourrait se révéler efficace face à des esprits si murés) sans empêcher le film (à l’exception d’une seule scène) de donner des gages à une islamophobie rampante. Le discours opposant l'Islam profond (tout comme le christianisme profond, le judaïsme profond, le bouddhisme profond, etc…) à un islam dévoyé est peut-être pourtant le plus porteur. À leur époque, Ronsard et d'Aubigné ne procédèrent pas autrement, s'appuyant sur des images de la Bible pour déplorer, chacun dans leur camp, la violence des guerres de religion.

Pour finir, on peut se demander à qui s’adresse vraiment ce film, qui explore le lien fragile et problématique entre parents et adolescents. Il parlera certainement aux angoisses des premiers, au risque de les conforter. Il ne répondra pas forcément aux interrogations des seconds, avec lesquels une approche moins dramatique, désamorçant par l’humour les mécaniques mortifères (comme dans la pièce Djihad de Ismaël Saïdi), peut être plus efficace.

Le Ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar, au cinéma le 5 octobre

Pour aller plus loin :
Un dossier pédagogique d'accompagnement propose des clés pour prolonger le film.

 

Posté dans Dans les salles par comtessa le 05.10.16 à 18:21 - Réagir

Les Pépites : quand l’école sauve

En avril 1995, Christian et Marie-France des Pallières découvrent la décharge de Phnom Penh. Horrifiés par la situation des enfants qui y travaillent, ils décident de les aider à sortir de la misère. Très classique dans sa forme, Les Pépites choisit une approche chronologique pour raconter le parcours de Christian et Marie-France des Pallières depuis la fondation de leur association, Pour un sourire d’enfant (PSE), en 1995. La démarche du réalisateur Xavier de Lausanne, consiste à mettre en mots et en images la réflexion du couple, par des entretiens (avec le couple ou des enfants de l’école) mais aussi grâce aux nombreuses images filmées depuis le début du projet par Christian des Pallières lui-même. Ce récit chronologique a certes une dimension très didactique (même si certaines séquences viennent casser le côté très intimiste du dispositif et redonner du rythme au film comme cette scène d’arrivée à l’école, probablement filmée avec un drone, d’une foule d’enfants en uniforme bleu et blanc). Il permet cependant au réalisateur de poser clairement les enjeux du projet.

Le premier enjeu est celui de la construction d’un projet humanitaire : comment aider ces enfants à sortir de la décharge et de la misère ? De quoi ont-ils besoin ? Comment impliquer les acteurs locaux dans le projet ? À cet égard, la démarche de Christian et Marie-France des Pallières apparaît, dans l’œil de Xavier de Lausanne, comme exemplaire : au lieu de plaquer un projet préconçu sur la situation des enfants de la décharge, ils vont directement interroger ceux-ci sur leurs besoins. À la demande des enfants, ils commencent ainsi par distribuer un repas par jour, puis fondent une école, répondant à leur souhait d’accéder à l’enseignement.
Les Pépites tisse ainsi une réflexion sur l’éducation. En nous transportant à Phnom Penh, dans un contexte complètement différent de celui d’un pays développé, le film nous donne à mesurer l’importance de l’éducation qui permet aux enfants de la décharge d’accéder à un autre univers, de sortir de la misère et de construire leur vie. C’est une réflexion à laquelle nos élèves (qui voient souvent l’école comme une contrainte) sont souvent sensibles - en témoigne le succès du documentaire Sur le chemin de l’école.

Nul doute que Les Pépites a le potentiel pour susciter le même engouement. En effet, le film est particulièrement émouvant, notamment lorsqu’il dresse le portrait de certains enfants accueillis par PSE. Là aussi, les images d’archives servent parfaitement l’hommage rendu par le film à Christian et Marie-France des Pallières : elles permettent de créer un contraste saisissant entre la détresse des enfants à leur arrivée dans l’école et leur vie dix ou vingt ans après. À travers les récits des enfants - le travail forcé à la décharge, mais aussi la maltraitance exercée sur eux par leurs parents, la prostitution, les viols - se dessine en creux l’histoire d’un pays encore traumatisé par la violence du régime khmer.
La violence de certains propos - l’un des enfants raconte la mort d’un de ses camarades écrasé par un camion sur la décharge - rendent cependant le film inadapté à un public trop jeune. À partir de la 3e, le film peut être utilisé comme outil pédagogique, mais il reste important de discuter du film avec les élèves avant tout visionnage. D’une part pour leur expliquer l’histoire récente du Cambodge, notamment la période khmer, et ainsi permettre une meilleure compréhension de certains enjeux du film. D’autre part pour les préparer psychologiquement aux témoignages de certains enfants.En classe de Français le film peut s’insérer dans plusieurs problématiques du programme de 3e : « Dénoncer les travers de la société », « Agir dans la cité, individu et pouvoir », et « Se raconter, se représenter ». En cours de Géographie, le film permettra au professeur de creuser la question des villes durables. Au-delà de cette inscription dans les programmes scolaires, le film peut aussi être un moyen de sensibiliser les élèves au partage, à l’ouverture sur l’autre et à la solidarité, des valeurs primordiales pour la construction de leur citoyenneté.

[Les Pépites de Xavier de Lausanne. 2016. Durée : 88 min. Distribution : Rezo Films. Date de sortie : le 5 octobre 2016]

Philippine Le Bret
Merci à Caroline Birouste, professeure de français, pour sa contribution à cet article

 

Posté dans Dans les salles par zama le 05.10.16 à 12:20 - Réagir

L'Histoire officielle : le site pédagogique

Il était invisible ou presque depuis plus de trente ans. L'Histoire officielle de Luis Puenzo, Oscar du meilleur film étranger en 1985, ressort enfin dans une version restaurée, en salles et en DVD. C'est l'occasion de (re)découvrir dans son écrin originel ce film bouleversant, qui constitua également une date marquante dans l'histoire contemporaine de l'Argentine.
Réalisé quelques mois à peine après la chute de la junte, en pleine transition démocratique, et sorti dans la foulée, le film de Luis Puenzo est alors d'une actualité brûlante. À travers le personnage d'Alicia, épouse d'un haut-cadre du régime militaire, mère comblée d'une petite fille adoptive, Luis Puenzo évoque la cécité d'une majeure partie de la société argentine, qui s'est accommodée de la dictature et de "l'histoire officielle" promue par celle-ci pour masquer ces crimes. Alicia est à la fois ébranlée dans ses certitudes intellectuelles (elle est professeure d'histoire), et touchée dans sa chair même, à travers cette petite fille dont elle se demande soudain, en fréquentant les "Mères de la place de Mai", si elle n'a pas été volée à un opposant au régime. C'est, comme le montre l'historienne Nadia Tahir, toute l'intelligence de Luis Puenzo d'avoir su, à travers ce personnage pivot, composer un récit critique, mais aussi acceptable par le plus grand nombre, des années noirs de la dictature.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique destiné aux professeurs d'espagnol autour de ce film. Proposé en DVD avec droits institutionnels dans notre boutique DVD, le film est également disponible pour des projections en salles (contacter votre salle de proximité ou s'adresser à Zérodeconduite).

www.zerodeconduite.net/lhistoireofficielle

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 03.10.16 à 11:56 - Réagir

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