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Imitation Game : un héros de notre temps

159 et 18 zéros derrière ! Autant de combinaisons pour décrypter un seul message d’Enigma, (presque) autant de chances pour couronner The Imitation Game lors de la cérémonie des Oscars 2015. Les performances de Benedict Cumberbatch pour camper le rôle du mathématicien de génie Alan Turing, une histoire stimulante inspirée de faits historiques tout comme une mise en scène suffisamment académique pour n’effrayer personne… tous les ingrédients du film à succès ont bel et bien été réunis par le réalisateur norvégien Morten Tyldum. Porté par la musique solennelle d’Alexandre Desplat, le spectateur se laisse volontiers prendre au jeu du décryptage proposé par un jeune homosexuel, professeur de mathématiques à Cambridge. Afin de casser la machine de codage nazie qui infligeait, lors de la bataille de l’Atlantique, revers sur revers aux Alliés, Alan Turing monte, tel un Mecano, Christopher, la première machine capable de collecter non plus seulement des renseignements mais aussi de raisonner grâce à une première ébauche d'intelligence artificielle. Il n’en fallait pas moins pour assurer une lecture en quelques heures des messages d’Enigma et s’épargner ainsi les 20 millions d’années de recherche alors promises à l’équipe de chercheurs réunie par la Navy et les services secrets britanniques.

Combien de temps sera-t-il en revanche nécessaire pour décrypter les allusions historiques du nouveau long métrage de Morten Tyldum ? Bien peu sans doute, car The Imitation Game recourt aux topoi les plus simples pour tisser la trame de la Seconde Guerre mondiale : deux ou trois scènes de bombardements avec leurs lots de décombres, quelques images d’archives qui passent à l’écran en un éclair, une poignée de civils flegmatiques dans les couloirs du métro londonien, un huis-clos sans grand intérêt dans les arcanes des services secrets britanniques et une conclusion hâtive qui laisse le beau rôle aux Anglais, et non aux Soviétiques, dans la résolution du conflit. Quant au portrait de Turing, il tourne effectivement le dos au biopic classique pour placer son film à la croisée de l’épopée héroïque et du thriller historique. Il choisit même d’entremêler trois périodes clefs du personnage principal : sa jeunesse dans une public school où il connaît les premiers émois de l’amour masculin, les joies du décryptage mais aussi les vexations d’étudiants homophobes ; ses années de recherches lors de la Seconde Guerre mondiale ; et, enfin, quelques brefs moments de son existence de condamné pour « indécence » homosexuelle dans les années 1950. Mêler ainsi différents moments d’une même vie laissait l’espoir à l’historien de sortir Alan Turing de la gangue de la biographie classique qui, linéaire et continue, mène le grand homme d’une étape à l’autre de son existence. L’académisme est cependant bien là, tapi dans l’ombre de la statuette de l’oscar : l’ouvrage référence d’Andrew Hodges ne servira pas à construire une biographie herméneutique du mathématicien de génie.

Ce n’est ni dans le passé ni dans son traitement historiographique que réside, aux yeux de l’historien, l’intérêt premier de The Imitation Game. Il est surtout à trouver dans les déformations plus ou moins volontaires infligées à la figure d’Alan Turing, car elles entrouvrent directement la porte de la fabrique de l’héroïsme contemporain. Exposé à la lumière des analyses biographiques livrées par Brian Jack Copeland et Christian Caryl, Alan Turing version Morten Tyldum trahit volontiers le véritable mathématicien. Dépeint comme un homme cassant et atypique, Alan Turing aurait été plutôt apprécié par ses collègues. À l'inverse de la conclusion du film, la castration chimique subie pour gommer ses tendances homosexuelles aurait moins conduit le génie à son suicide qu’elle ne l’aurait poussé vers de nouveaux travaux liant biologie et mathématiques. Aux yeux de Morten Tyldum, Alan Turing devait sans doute suivre un itinéraire aussi atypique que celui d'un Steve Jobs et reprendre, un à un, ses traits de caractère. Choisir un mathématicien réhabilité sur le tard par le gouvernement britannique et calquer sa figure sur celle du dernier grand génie de l’informatique sont des actes en eux-mêmes significatifs qui portent distinctement les stigmates culturels de notre époque.  Fini le temps des conflits armés et des révolutions politiques où l’héroïsme était d’abord le lot de leaders charismatiques en mesure de changer le cours de l’histoire pour mieux conduire leurs contemporains vers une nouvelle société. A l’heure du consensus démocratique comme mode de gouvernement, les palmes reviennent désormais aux héros qui peuplent les romans d’Ayn Rand (The Fountain’s Head, Atlas Shrugged), muse de la droite libertarienne américaine : un individualisme radical, une intelligence hors norme, une pensée fondamentalement originale, une parfaite honnêteté morale tout comme une singulière retenue émotionnelle… autant de qualités mises au service d’un projet individuel capable d’améliorer le quotidien des gens et non plus de renverser les régimes. Le héros randien a été un modèle clairement revendiqué pour Steve Jobs qui sut placer la machine au service de l’homme. Il hante également clairement, dans The Imitation Game, les représentations de cet Alan Turing qui inventa le premier ordinateur…

[Imitation Game de Morten Tyldum. 2015. Durée : 114 min. Distribution : Studiocanal. Sortie le 28 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 28.01.15 à 12:01 - Réagir

12 Years A Slave : l'Histoire à coup de trique

12 years a slave

Pour l'universitaire américain Henry Louis Gates (qui conseilla Steven Spielberg lors de la réalisation d’Amistad) 12 years a slave est "le portrait le plus authentique de l’esclavage aux Etats-Unis jamais porté à l’écran !". Moins intéressés par l’histoire expérimentale que leurs collègues anglo-saxons, les historiens français traiteront sans doute le problème de la vérité historique du film réaliste avec plus de distance.

Adapté au cinéma par Steve McQueen, le roman autobiographique de Solomon Northup, rédigé dans les années 1850 constitue assurément une invitation stimulante pour découvrir la situation complexe des Noirs dans l’Amérique du XIXe siècle. Stupéfiant au pire sens du terme, l’itinéraire de Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) conduit le spectateur du Nord des Etats-Unis, là où les Noirs peuvent être libres et intégrés socialement, jusque dans les plantations sudistes où le coton et la canne à sucre se chargent de broyer l’âme et la chair de la servile main d’œuvre. Charpentier et musicien, marié et père de famille, reconnu et respecté par les blancs, Solomon Northup est soudainement kidnappé, en 1841, par deux contrebandiers pour être vendu dans un des sordides marchés d’esclaves de la Nouvelle Orléans.

A lui dès lors douze longues années de servilité humiliante, et au spectateur 2 h 15 d’un spectacle effrayant, qui conduisent Northup d’une plantation à une autre au gré des tractations et arrangements des grands propriétaires blancs. Armé d’un indiscutable talent, l'auteur de Hunger et Shame se charge de mettre à nu l’impitoyable système esclavagiste, arpentant, tel un anthropologue, son quotidien. A chaque noir sa tâche selon sa couleur de peau ou ses talents : les plus sombres iront au champ, les plus clairs au service de la table des maîtres, les plus belles dans leur lit, les plus jeunes dans leurs bras, les plus virtuoses dans leurs orchestres, les plus instruits à leurs piloris… car la communauté « nègre » ne peut que bruire de contestations réelles ou des méfaits supposés, tous dirigés contre « l’ordre blanc »

Clef de voûte scénaristique comme esthétique du long métrage, les sanctions corporelles et psychologiques constituent, aux yeux de S. McQueen, un passe permettant au spectateur de plonger directement dans la réalité de l’Amérique du XIXe siècle et ainsi de renouer sans fard avec une histoire de l’esclavage. Déjà expérimenté lors de ses deux œuvres précédentes (Hunger et Shame), l’effet de réel fait brillamment alterner à l’écran les « images sable » et les « images savon », ainsi que le rappelle S. McQueen : « J’aime faire des films dans lesquels les gens ont le sentiment de pouvoir pratiquement prendre du sable dans leurs mains et le frotter dans leurs paumes. En même temps, je veux qu’un film soit comme un morceau de savon humide. Vous devez bouger physiquement et ajuster votre position en fonction du film pour qu’il vous dirige et non l’inverse ». Côté « sable », on aura ainsi d’interminables plans-séquence pour décomposer le spectateur devant les sévices redoublés et les viols répétés. Côté « savon », il lui faudra attendre la fin du film pour comprendre le sens profond des plans de son ouverture. Pièce maîtresse de ses œuvres précédentes, l’équivoque qui pousse à la réflexivité est cependant ici étouffée dans le carcan hollywoodien de l’œuvre à succès.

Talentueux récit consacré par un réalisateur noir (britannique mais se revendiquant comme un cousin des Noirs américains) à la noble cause de ses ancêtres, association savante du film d’auteur et du blockbuster, 12 years a slave n’est pas le long métrage d’une élite mais une histoire vengeresse donnée à voir à chaque Américain en guise d’expiation des décennies d'esclavage puis de ségrégation. Telle est là sans doute sa force qui le conduira à n'en pas douter à un triomphe au soir des Oscars. Telle est aussi précisément sa faiblesse historiographique. Résultat possible d’un « effet Obama » qui aurait, aux dires de Steve McQueen, libéré la parole noire, fruit plus probable de plusieurs décennies d’une discrimination positive qui lui a ouvert la tribune des grandes institutions culturelles, 12 years a slave s'acharne à nettoyer l’affront d’un long siècle de cinéma hollywoodien qui a systématiquement ignoré et minoré les souffrances de l'esclavage, consacrant par exemple plus de films aux esclaves romains qu'aux esclaves noirs… Depuis Naissance d’une nation de D.W. Griffith (1915), chef d’œuvre cinématographique autant qu’horreur raciste révisionniste, pas un film de noir sur les Noirs ! Descendu dans l’arène des légitimités raciales pour écrire l’histoire des Afro-américains, S. McQueen est bien décidé à lutter, pied à pied, contre les cinéastes blancs coupables désignés d’un vol de l’histoire. Tandis que Spike Lee contestait avec virulence à Q. Tarantino le droit de filmer l’esclavage dans Django unchained, Steve McQueen refuse à Steven Spielberg le monopole de la parole officielle sur l’histoire de ses ancêtres (Amistad, Lincoln). Serviteur autoproclamé d’une communauté qui peine à se remettre de décennies d’oppression et de stigmatisation, S. McQueen s’engouffre non sur le chemin d’une histoire objective et réflexive mais sur la voie d’une mémoire passionnée et combattante.

A accabler ainsi son public sous la trique émotionnelle d’images qui font de la chair noire le parchemin ensanglanté des souffrances de tout un peuple, le réalisateur risque bien de brouiller les pistes de la compréhension. Tailler ainsi l’histoire à grands coups de serpe manichéenne pour opposer des blancs tortionnaires, sadiques, traîtres ou veules à une communauté de victimes noires partagées entre le bon sentiment et l’innocence naïve ne peut conduire qu’à des caricatures incapables de rendre compte de toute la complexité d’une période-clef dans la construction de la nation américaine.

[12 Years A Slave de Steve Mc Queen. 2013. Durée : 133 mn. Distribution : Studio Canal. Sortie le 22 janvier 2013]

Le DVD est disponible, avec ses droits d'utilisation en classe et un dossier pédagogique (destiné aux professeurs d'Anglais), dans notre boutique DVD.

Pour aller plus loin :
> Un document de présentation du film pour les enseignants
> Une analyse de l'affiche du film
> Le site officiel du film (US)
> Le texte (anglais) du livre de Solomon Northup (sur le site "Documenting the American South"
> Le DVD avec droits institutionnels et dossier pédagogique

 

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 23.01.15 à 15:45 - Réagir

The Cut : épopée pour mémoire

99 ans, 138 minutes et finalement un film qui reste dans l’entre-deux. De l’aveu m?me de Fatih Akin, r?aliser, ? un si?cle de distance, un long m?trage sur le g?nocide arm?nien rel?ve presque de l’insoluble. Quel ton adopter ? Quel genre retenir ? Les h?sitations sont nombreuses, et ont conduit Fatih Akin ? construire?The Cut dans une sorte d'interstice cin?matographique. Longue ?pop?e aux accents humanistes, le film vire au parcours initiatique d’un forgeron (Tahar Rahim) qui, ? la recherche de ses deux filles jumelles, se rel?vera, ?tape par ?tape, des souffrances endur?es sous la trique turque. Port?e par la petite histoire d’une famille arm?nienne ?parpill?e aux quatre vents de la Premi?re Guerre mondiale, The Cut ambitionne encore d’?clairer les derniers moments de la grande Histoire ottomane. Fresque historique en costume, le dernier volet de la trilogie de Fatih Akin r?sonne des th?matiques ch?res aux deux opus pr?c?dents : l’amour pour Head-on (2004), la mort pour De l’autre c?t? (2007). Œuvre courageuse d’un jeune r?alisateur turc-allemand ? l’heure o? le g?nocide est encore ni? par le r?gime de Recep Tayyip Erdogan, The Cut refuse de virer au pamphlet pol?mique et pr?f?re oublier, dans sa seconde partie, la question arm?nienne pour mieux se concentrer sur l’immigration en Am?rique. Il ne faut ni provoquer les ultranationalistes turcs ni se couper du public scolaire : la marge de manœuvre semble bien ?troite pour rendre ? sensible ?, selon le vœu de Fatih Akin, l’?v?nement du g?nocide. Pris entre la Charybde des cin?philes et la Scylla des historiens, The Cut choisit de naviguer ? vue le long d’une lin?arit? descriptive, mi-dramatique mi-didactique.

Rarement port? ? l’?cran (Ravished Armenia (1919), Ararat (2002), Voyage en Arm?nie (2006)…), le g?nocide arm?nien version Fatih Akin p?tit directement de cet entre-deux. Parmi les plaies du tire-larmes ? gros budget, on compte ainsi la description oblig?e de la minorit? pauvre mais heureuse avant d’?tre emport?e par la haine g?nocidaire, l’esth?tisation forc?e des heures les plus graves tout comme les fragilit?s attendues d’un h?ros amen?, d’?preuves en ?preuves, ? douter de Dieu ou ? s'?tonner de la m?chancet? humaine. Au rang des topoi du film-m?moire destin? ? contrer les n?gationnistes, on d?nombre la rigueur et la minutie de la reconstitution (costumes, d?cors) et surtout la description quasi exhaustive des exactions ottomanes qui seront, clairement et ostensiblement, encha?n?es les unes aux autres dans toute la premi?re moiti? du film : d’abord la violente arriv?e des gendarmes qui emm?nent les hommes, puis les travaux forc?s, puis les sc?nes de viol, puis les ex?cutions sommaires, puis les marches de la mort destin?es aux femmes et aux enfants, puis les mouroirs en plein air… et entre-temps quelques sc?nes de g?n?rosit? musulmane et de bienveillance humaniste pour ne pas laisser prise aux accusations de manich?isme.

Il ne s’agit pas en effet d’accuser mais de faire comprendre, en?rendant accessible la v?rit? historique au plus grand nombre. Bien document?, solidement charpent?, politiquement neutre,?The Cut se veut comme un r?cit historien ? destination des plus jeunes :?une introduction explicite qui pose clairement (mais trop simplement) les enjeux de la Premi?re Guerre mondiale dans l’Empire ottoman, une carte historique pour situer le g?nocide, un d?coupage chronologique ann?e apr?s ann?e, des r?sum?s ou des synth?ses pour faire r?guli?rement le point… The Cut endosse le costume p?dagogique, son auteur celui de l’intellectuel humaniste qui tient, par-del? la mont?e de la x?nophobie en Europe et les discours anti-immigr?s, un propos r?conciliateur et propose en partage œcum?nique les ?motions humaines n?es de l’horreur. Suffit-il de consid?rer son sujet ? distance, de chercher ? montrer le vrai et de dater son r?cit pour faire œuvre historienne ? Il manque encore ? The Cut une v?ritable ambition d?monstrative voire m?me une philosophie de l’histoire pour assurer la compr?hension des heures les plus sombres du pass? turc. Juxtaposer simplement et m?caniquement les ?v?nements les uns apr?s les autres, ce n’est pas faire de l’histoire. Ce n’est pas davantage signer une grande ?pop?e cin?matographique.

[The Cut de Fatih Akin. 2015. Dur?e : 138min. Distribution : Pyramide Distribution. Sortie le 14 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 15.01.15 à 15:37 - Réagir

Exodus : un Moïse musclé mais complexe

Moïse à Noël, Exodus au boxoffice ? Ridley Scott n’a ménagé ni sa peine ni son talent pour transformer son nouveau long métrage en succès commercial. En ces temps de crise, Hollywood vise d’abord à la rentabilité économique. Dans la droite lignée des péplums des années 1950 chargés de ramener dans les salles obscures des spectateurs américains enthousiasmés par la récente arrivée de la télévision dans leurs foyers, Exodus doit lutter contre la concurrence des blockbusters de fin d’année et amortir les 140 millions de dollars investis par la Scott Free Productions. Toute prise de risque est exclue, Exodus respectera à la lettre la loi d’un genre à même de satisfaire le plus grand nombre. Comme souvent dans les péplums, l’histoire est simple mais universelle. Plutôt que le Nouveau Testament, Ridley Scott privilégie ainsi l’Ancien - plus largement ouvert aux trois religions monothéistes - en magnifiant les étapes attendues du parcours de Moïse, prince d’Égypte déchu pour mieux conduire en Terre promise 600 000 esclaves hébreux. À l’image de ses illustres prédécesseurs, Exodus sort une légende biblique de la gangue érudite pour la livrer, pédagogique et populaire, aux plaisirs d’un large public. Aux fondements du bon péplum, Ridley Scott choisit encore de remplacer le grossier carton-pâte par de grandioses effets numériques et les larges plans fixes par une impressionnante chorégraphie scénique. Des reconstitutions pharaoniques, une bataille de Qadesh sur-vitaminée, des courses de chars dopées à l’adrénaline depuis les sommets escarpés des montagnes égyptiennes jusqu’aux fonds d’une Mer Rouge habilement mis à nus, sans oublier les dix plaies qui s’abattent, monstrueuses et infernales, sur la ville de Memphis… avec Exodus, le démiurge n’est plus à trouver dans les cieux mais bel et bien aux pieds des collines d’Hollywood.

Des talents, de l’argent, une histoire universelle… tous les ingrédients sont réunis pour hisser Exodus au sommet du genre. Il lui manque cependant l’essentiel. Ridley Scott échoue manifestement à placer sur le plastron de son long métrage les galons du consensus. À moitié oublié par le public américain dès sa sortie en salle, le film a encore été la cible d’une nuée de critiques aussi diverses qu’acerbes. Certaines sont attendues car inhérentes au genre, d’autres invraisemblables car propres aux extrémistes. Au pilori de la critique puriste que l’on amène ainsi le jeu de Ramsès perdu entre l’anachronisme outrancier et les mauvaises mœurs occidentales mais encore les briefings du pharaon en conseil de guerre directement extraits des QG de l’armée américaine. À l’échafaud des minorités ethniques que l’on suspende la représentation raciste des hommes de couleur, condamnés à camper les rôles de voleurs et d’esclaves et non ceux de Pharaon ou même de Moïse. À la question des musulmans extrémistes ou des autorités culturelles marocaines que l’on place Ridley Scott pour avoir osé représenter Dieu et un prophète. ? la potence des antisionistes que l’on conduise enfin le scénariste pour attribuer aux Hébreux le rôle de bâtisseurs des grandes pyramides !

Des critiques aussi nombreuses et cruelles que les plaies d’Egypte. Tel est sans doute le lot de tout péplum. Tel est surtout le revers de la médaille des choix scénaristiques audacieux d’Exodus. Une fois n’est pas coutume dans le cinéma populaire, Ridley Scott ne transige pas avec la simplicité. Au diapason d’un monde américain qui, en proie à une crise morale, peine à proposer une lecture claire et réconfortante des Saintes Écritures, le maître de l’épique en costume marche aujourd’hui encore, après Robin des Bois, Kingdom of Heaven et Gladiator, sur un sentier qui brouille volontiers les transpositions morales et historiques. Film d’un entre-deux insaisissable, Exodus s’ouvre à toutes les interprétations. Qui faut-il voir dans cet empire égyptien, miné par la bureaucratie et les sécessions religieuses ? Les États-Unis en difficulté au Proche-Orient ou un despotat oriental intolérant à l’égard des minorités ? Si les États-Unis aiment se représenter comme le peuple élu, comment comprendre dès lors l’intention de Christian Bale de prêter à son personnage, Moïse, la morale et la geste d’un terroriste placé à la tête de camps d’entrainement disséminés dans le désert égyptien ? Les choix religieux de Ridley Scott ne sont guère plus clairs. Si Exodus conduit de miracles en miracles les Hébreux vers la Terre sainte, ils sont à chaque fois exposés à la critique scientifique rationaliste. Héros assurément charismatique, Moïse fait davantage figure de chef de guerre sceptique plutôt que patriarche rassurant. Confronté à Dieu, représenté ici comme un gamin capricieux et colérique (!), le guide des Hébreux découvre la foi apràs s’être violemment cogné la tête… comme si la religion monothéiste ne pouvait être que l’élucubration onirique d’un esprit profondément traumatisé ! À placer ainsi son film dans un entre-deux complexe et stimulant, Ridley Scott cherche sans doute à plaire aux croyants comme aux sceptiques. Il risque surtout de ne ravir personne… car telle est encore la loi d’un genre populaire qui ne vit que de manichéisme.

[Exodus de Ridley Scott. 2014. Durée : 154min. Distribution : 20th Century Fox France. Sortie le 24 décembre 2014]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 05.01.15 à 15:04 - Réagir

Timbuktu : entretien avec le politologue Michel Galy

Michel Galy est politologue et sociologue. Chercheur au Centre d’Etudes sur les Conflits, libert? et s?curit? (CCLS), il est professeur de g?opolitique ? l'Ileri (Institut des relations internationales) de Paris et membre du comit? de r?daction de la revue " Cultures et Conflits ". Coordinateur de l'ouvrage La Guerre au Mali aux ?ditions La D?couverte en 2013, il a accept? de r?pondre aux questions de Z?rodeconduite.net, ? propos du film d’Abderrahmane Sissako, Timbuktu.

Dans une interview, Abderrahmane Sissako compare le djihad ? une auberge espagnole. Qui sont ces combattants ? D’o? viennent-ils et pourquoi ?

Comme le montre le film, c’est en effet une internationale de djihadistes combattants qui a occup? Tombouctou en 2012. Ils venaient aussi bien d’Alg?rie (les plus nombreux) que d’Afghanistan, du Pakistan ou du Nord du Nig?ria. Ce qui les f?d?re, c’est le d?sespoir. Tout comme ceux qui s'engagent pour le Hamas ? Gaza ou aupr?s des Fr?res musulmans en Egypte, ces hommes sont des d?sh?rit?s, des laiss?s pour compte. N’ayant plus espoir ni dans l’?tat ou un quelconque syst?me ?lectif, ni dans le d?veloppement ? l’occidentale, ils se tournent vers une sorte d’islam mythique et r?trograde, qui offre une compensation symbolique ? leur situation. Au passage, il est int?ressant de s’arr?ter sur le nom du mouvement religieux du Nig?ria Boko Haram (groupe sunnite pour la pr?dication et le djihad) : en arabe, le terme ? Boko ? signifie livre et ? haram ? signifie interdit. En somme, ? l’?ducation occidentale est mauvaise ?. C’est la raison pour laquelle ils interdisent l’instruction, la lecture, la musique...?

Il y a une probl?matique sp?cifique au Mali.

Les islamistes d’Al-Qa?da au Maghreb islamique (AQMI) qui ?taient ? Tombouctou, ceux du Mouvement pour l’Unicit? et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) ? Gao ou d’Ansar Dine, ont des positions tr?s diff?rentes par rapport ? l’?tat malien. Mais ils font leur lit de la faillite du d?veloppement et du syst?me occidantal qui l'a port?. A Tombouctou comme ? Gao, malgr? les milliards de francs CFA d?vers?s ces trente derni?res ann?es, depuis les "pseudo-ind?pendances" de 1960, il n’existe toujours pas d’?cole, de puits, ni m?me de syst?me de sant?. Les insurg?s sont dans une situation doublement p?riph?rique : p?riph?rie politique par rapport ? Bamako et p?riph?rie sociale puisque ce sont des nomades, souvent Touaregs, qui nourrissent une rancœur contre les n?gro-africains du sud dans le cas du Mali. Bien au-del? du Mali, dans toute cette zone saharo-sah?lienne, ces touaregs ont l’impression d’?tre les dupes des temps des ind?pendances. Celles-ci ont transform? les dominants d'hier en subalternes. Les ind?pendances les ont d?poss?d?s et plac?s en situation de subalterne par rapport ? l’?tat central. L’occupation de Tombouctou en 2012, et la tentative jusqu’en janvier 2013 de prendre le pouvoir dans la capitale malienne Bamako, constituent une forme de revanche. Leur tentative a ?chou? ? cause de l’op?ration Serval men?e par les militaires Fran?ais en janvier 2013.

Dans quelle situation se trouve le Mali aujourd’hui ?

Les mouvements ind?pendantistes proches du Mouvement National de Lib?ration de l’Azawad (MNLA) ne tiennent qu’une ville, Kidal, une petite cit?-?tat touareg o? ils sont dominants. Les Touaregs ne poss?dent que 10 ? 20% du Nord du territoire malien. L’avant-garde militante veut un ?tat, comme les kurdes au Proche-Orient. C’est un peuple sans ?tat. Leurs aspirations vont bien au-del? de Kidal et du Nord-Mali. Ce qu’ils appellent l’Azawad est un territoire presque enti?rement d?sertique situ? dans le Nord du Mali, recouvrant des zones saharienne et sah?lienne, dont des groupes s?paratistes Touaregs qui r?clament l'ind?pendance, qu'ils ont proclam?e en 2012, avant d'y renoncer le 14 f?vrier 2013. Aucun ?tat n'a reconnu cette revendication et le territoire est encore le plus souvent appel? ? Nord du Mali ?. Les Touaregs veulent un foyer national touareg dans cinq pays, dont la Mauritanie (o? le film a ?t? tourn?), le Nord du Niger, une partie de la Lybie. C’est leur projet national.

Comment distinguer les ind?pendantistes Touaregs des djihadistes tels que montr?s dans le film ?

Dans le cas de Tombouctou, les djihadistes sont plut?t d’origine ?trang?re mais dans d’autres zones comme celle de Gao, avec le Mujao et Ansar Dine, des villages entiers sont islamistes. Il ne faut pas voir les islamistes comme un groupe ext?rieur ? la soci?t?. ? Bamako, on estime qu'ils comptent entre 15 et 20% de sympathisants parmi la population. Ce n’est pas par la seule option militaire que le probl?me sera r?solu. Des r?formes en profondeur sont n?cessaires. Depuis six mois, des n?gociations se d?roulent d’ailleurs ? Alger entre le gouvernement central du pr?sident malien Ibrahim Boubacar Ke?ta et les repr?sentants des groupes touaregs, dont quelques-uns qui sont proches des djihadistes combattants.

Sur quoi portent ces n?gociations ?

Du c?t? ?tatique, il est question d’un d?sarmement en ?chang? d'une d?centralisation pouss?e. Les ind?pendantistes touaregs r?clament eux une large autonomie, puisque le mot ind?pendance est tabou pour l’?tat central, ainsi que pour une myriade d’organisations internationales qui soutiennent ces n?gociations. Les djihadistes ne se reconnaissent pas dans ces revendications, m?me si ? titre individuel, ils peuvent se retrouver dans certaines factions ind?pendantistes. Il n’existe pas de bons Touaregs d’un c?t? et de m?chants djihadistes de l’autre. Il y a une interp?n?tration entre les groupes, des passerelles notamment par les r?seaux familiaux.

Quelles sont les cons?quences de l’op?ration militaire fran?aise sur le terrain ?

On peut parler d'un demi-succ?s, ou d'un demi-?chec. Il y avait environ 3000 djihadistes combattants. Un tiers peut-?tre d’entre eux ont ?t? tu?s. Une autre partie a ?t? emprisonn?e. Ceux de la base, la pi?taille, ont ?t? rendus ? la vie civile, certains se sont peut-?tre inscrits au MNLA. Le reste des combattants, peut-?tre un millier, a reflu? vers les pays ext?rieurs. C’est pourquoi la France a ?t? forc?e de former une contre-gu?rilla, l’op?ration Barkhane, men?e au Sahel depuis le mois d’ao?t 2014. Elle s’?tend sur les cinq pays de la zone sah?lo-saharienne : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. Le plus grave dans ce processus est le fait que les accords de d?fense sign?s avec les pays de la zone permettent aux forces fran?aises de nomadiser, comme les islamistes ou les Touaregs, et donc de franchir les fronti?res sans en demander l’autorisation. La r?ponse est pertinente d'un point de vue militaire, mais les cons?quences politiques sont graves car ce faisant, on affaiblit les ?tats que l’on pr?tend d?fendre. Le probl?me n’est pas trait? en profondeur. Dans notre ouvrage La Guerre au Mali (La D?couverte, 2013), le politologue Bertrand Badie appelle ? un traitement social du djihadisme qui s’attaquerait ? ses causes.

Qu’en est-il de la population civile au Mali ?

Elle pense exactement l’inverse de ce qu’on pense ? Paris. Les Fran?ais sont contre les m?chants djihadistes que le cin?aste met en sc?ne de mani?re un peu manich?enne. En France, on soutient les Touaregs, ces hommes en bleu film?s de fa?on tr?s romantique par Abderrahmane Sissako, qui sont ?galement les alli?s habituels de l’arm?e fran?aise… Tandis qu’? Bamako, on diabolise les Touaregs : ce sont les anciens seigneurs, les ennemis traditionnels. Les revendications islamiques semblent certes un peu exag?r?es, mais cela ne les choque pas autant que nous. Ce contraste entre notre vision et celle de la population malienne se focalise sur la ville de Kidal, qui cristallise le nationalisme malien. ? Bamako, l'opinion estime qu'il est anormal que Kidal soit en dehors de la R?publique malienne et soup?onne les Fran?ais d'?tre du c?t? des Touaregs.

En plus des forces fran?aises, la Minusma (Mission multidimensionnelle int?gr?e des Nations Unies pour la stabilisation au Mali) est ?galement pr?sente au Mali.

L’Union europ?enne (qui agit un peu comme le cache-nez de la France) a d?vers? depuis un an un pactole de trois milliards d’euros, destin? ? relancer le d?veloppement du Mali : cet argent est sens? servir ? reconstruire les mausol?es d?truits de Tombouctou, ? faire sortir de terre des routes, des ?coles, des dispensaires. Le risque est que cet argent se perde une nouvelle fois dans les sables de la corruption. Le Nord pourrait devenir inaccessible ? cause des probl?mes de s?curit? et les routes, les dispensaires et les ?coles ne seront toujours pas construits.

Le conflit au Nord Mali a aussi entra?n? un exode massif de la population, des r?fugi?s qui se retrouvent aujourd’hui par milliers dans des camps, au sein des pays limitrophes.

Nombreux Maliens, au moment de la conqu?te touareg et ensuite djihadiste, ont ?t? oblig?s de quitter le pays et se r?fugier en Mauritanie. M?decins sans fronti?re a r?dig? un rapport terrible nomm? Perdus dans le d?sert ? propos de ces camps qui se trouvent au milieu de nulle part, dans une zone saharienne tr?s dure. Les r?fugi?s y survivent dans des conditions pr?caires. Pr?s de 80% de r?fugi?s sont des Touaregs. Les tenants d’un islam fondamentaliste qui essayaient au Mali, non sans r?sistance, d’emp?cher la danse, la musique, d’instaurer un couvre-feu et d’interdire les relations hors mariage, le font aujourd’hui dans les camps de r?fugi?s hors du Mali.

Pourquoi les djihadistes qui sont issus eux-m?mes de la mis?re font vivre la terreur ? des populations vivant dans le m?me d?nuement ?

Radio France Internationale a publi? sur son site un reportage int?ressant sur le sujet. Quand l’arm?e fran?aise, entre janvier et avril 2013, a poursuivi les djihadistes depuis Mopti, Gao, Tombouctou, des documents internes du mouvement islamiste ont ?t? retrouv?s. Un des leaders qui passait pour un des plus violents, Abou Za?d, y ?crivait qu'il fallait d'abord obtenir la sympathie de la population, conqu?rir "les cœurs et les esprits", comme le disaient les Am?ricains en Afghanistan, pour pouvoir ensuite imposer progressivement la charia. Pour obtenir la sympathie de la population, les djihadistes ont par exemple fait baisser le prix des aliments de base (tout simplement parce qu’il y avait plus de douane), ils ont salari? les jeunes au ch?mage… Mais d’autres leaders n’?taient pas d’accord, ils voulaient imposer une charia tr?s violente.

Les djihadistes cherchaient ? ?branler l’opinion internationale en d?truisant le patrimoine culturel de Tombouctou.

Les saints, les tombeaux, il y en a un peu partout, au Maroc, au S?n?gal, mais la ville de Tombouctou est un symbole : c’est une capitale culturelle, elle a constitu? pendant des si?cles un carrefour entre le Maghreb et l'Afrique noire. Dans le contexte culturel occidental la destruction des mausol?es et des manuscrits est un geste tr?s choquant, qui rappelle la destruction des Bouddhas de B?miy?n par les talibans afghans en mars 2001. Mais pour comprendre, il faut se resituer dans un contexte musulman, et faire un parall?le avec l'iconoclasme chr?tien, byzantin ou protestant. Les idoles ou les saints sont des faux symboles, il faut les d?truire pour revenir ? une relation directe entre Dieu et les fid?les. La destruction des mausol?es, est un peu comme, toute proportion gard?e, la lutte contre le paganisme en occident. Pour les islamistes, il s’agit de r?tablir un islam orthodoxe contre le culte des saints. Chacun sait qu’en Occident, l'?glise a lutt? contre le culte des saints, ressenti comme une r?surgence du paganisme gr?co-romain. Autant pour nous et pour un certain nombre de Maliens (attach?s ? leurs saints, qui servent d’interm?diaires entre Dieu et les hommes), c’est choquant, autant pour ceux qui ont une vision plus fondamentaliste de l’islam, c’est une d?marche qui est vue avec bienveillance. C'est tr?s diff?rent des lapidations, comme celle ? laquelle on assiste dans le film et le retour ? une charia sanglante.

La lapidation ? mort de ce couple ayant eu des enfants hors mariage ? Aguelhok en 2012 a ?t? le d?clencheur de l’?criture du film Timbuktu. Leurs bourreaux avaient film? la sc?ne et l’avait diffus? sur internet. La propagande et les mises en sc?ne des djihadistes sont stup?fiantes.

Elles sont moins accentu?es que pour l’?tat islamique DAESH en ce moment, qui en fait une utilisation sid?rante. Ils poss?dent m?me une unit? ax?e sur la propagande, sur les r?seaux sociaux o? ils montent des films ultra violents de d?capitations.

Propos recuillis par Magali Bourrel

Timbuktu de Abderrahmane Sissako, actuellement en salles

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 10.12.14 à 10:39 - Réagir

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