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La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier

La Princesse de Montpensier

La Princesse de Montpensier se termine peu après le moment où commençait La Reine Margot de Patrice Chéreau (présenté au Festival de Cannes en 1994) : au massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1572). Le repère est commode pour situer une époque qui se perd dans les brumes de la mémoire collective.
Mais il permet aussi et surtout de définir un programme esthétique : dans La Reine Margot Patrice Chéreau puisait aux deux sources bouillonnantes du feuilleton romantique (le roman d'Alexandre Dumas père) et du théâtre élizabéthain (Massacre à Paris de Christopher Marlowe) ; c'est à la source la plus pure du classicisme français que s'abreuve Bertrand Tavernier en adaptant une longue nouvelle de Madame de la Fayette.
Car si elle se déroule, comme La Princesse de Clèves, au siècle précédent, celui des guerres de religion, et met en scène toutes les figures historiques du temps, La Princesse de Montpensier sent fort son XVIIème classique, ses valeurs et ses préoccupations : l'analyse aprofondie du sentiment amoureux, le regard sévère porté sur les passions humaines (ambitions, rivalités), la "gloire" de l'héroïne à renoncer à son amour…
Le paradoxe est que le cinéaste et son scénariste Jean Cosmos ont cherché à "ré-historiciser" le roman, pour retrouver les "racines des sentiments (…) de la nouvelle" (extrait du dossier de presse). On ne s'en plaindra pas, c'est sans doute le meilleur du film, qui nous rappelle que Tavernier est sans conteste le réalisateur français actuel qui a su le mieux mettre en scène notre histoire : des ténèbres du Moyen-âge (La Passion Béatrice) jusqu'à celles de l'Occupation (Laissez-passer), en passant par la Régence (Que la fête commence), la Troisième république (Le Juge et l'assassin) et la guerre de 1914 (Capitaine Conan, La Vie et rien d'autre), sa filmographie propose une exploration sans pareille des passions françaises. Encore une fois, il parvient ici à rentrer de plain-pied dans l'époque, alignant les scènes comme autant de morceaux de bravoure : la négociation triviale qui préside au destin matrimonial de Marie de Mézières, la nuit de noces sous contrôle parental, le bivouac des généraux catholiques au château de Montpensier, l'entrevue avec une Catherine de Medicis versée dans l'astrologie… Les dialogues de Jean Cosmos ont le bon goût de respecter la langue classique ("Monsieur de Guise a repris feu pour moi") et l'intelligence d'éviter tout didactisme (Bertrand Tavernier appelle ça "ne pas avoir l’air de s’étonner de ce qui semble normal pour les personnages") quitte à perdre un peu le spectateur en route : ainsi Montpensier n'évoque pas "le massacre de la Saint-Barthélémy" mais "cette grande boucherie d'hérétiques".

D'où vient alors que le destin de cette Marie de Montpensier, vendue par son père, disputée entre trois hommes, trahie par son seul amour, nous aura laissé aussi froid, aussi indifférent ? Est-ce l'impuissance du couple-vedette (Mélanie Thierry-Gaspard Ulliel) à nous faire partager le feu qui brûle leurs personnages ? Est-ce la contradiction non résolue entre le temps des personnages (réhistoricisé par le film) et celui du l'écriture, qui avait poussé par exemple Christophe Honoré à situer sa Belle personne (adaptation de La Princesse de Clèves) à notre époque ? Ou bien sont-ce la "psychologie" et les valeurs des romans de Madame de Lafayette qui nous paraissent aujourd'hui aussi lointains qu'exotiques ?

La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier, Sélection Officielle
Sortie en France prévue pour la fin novembre 2010

> Ce film est disponible dans la boutique DVD

Posté par zama le 17.05.15 à 18:26

Commentaires

De Ursul, posté le 18.05.10 à 21:30

merci pour cet article ?quilibr? et nuanc?. Je suis scandalis? par la m?chancet? et la b?tise de certains critiques (Lib? au premier rang) qui d?testent Tavernier et se font un plaisir de l'assassiner avec quelques minables bons mots ("la faillite lafayette", "princesse de montpensum"), etc. pauvre presse fran?aise, on ne te regrettera pas.
De andr, posté le 25.05.10 à 16:29

tout ? fait d'accord. les critiques d'aujourd'hui ont perdu la qualit? qu'ils avaient au temps de M. Tavernier, justement, un vrai amour du cin?ma et un respect infini pour ceux qui le font. dans lib?, inrocks et consorts c'est ? qui s'illustrera dans le sarcasme, en prenant toujours pour cible les m?mes d'ailleurs.
De ivirginia, posté le 15.09.10 à 16:27

remerciments ? mr tavernier pour son tr?s bon film,dans la brume ?lectrique,on voit qu'il aime et connait la louisiane,endroit merveilleux,et encore impr?gn? de l'esprit du 19 soecle.Bravo les sc?nes du fantome conf?d?r?,qui permet de voir levon helm.et bravo pour tommy lee jones,intrpr?tation toute en force et humanit?.bravo a tous.
De Il Nolano, posté le 28.11.10 à 11:54

En plein accord avec Ursul et Andr?.Il est plus facile ? nos critiques contemporains, gloussants et p?dants, malgr? leur inculture de fils ? papa people, de surfer dans l'air du temps, que de risquer l'effort du d?paysement et de la curiosit? intellectuelle n?cessaires.Etonnant chez ceux qui s'?taient tant r?cri? des propos pr?sidentiels sur la Princesse de Cl?ves)essentiellement parce que c'?tait lui et parce que c'?taient eux...)Autant nier le concept m?me de culture si l'on se refuse ? appr?hender avec un peu d'empathie ce qui nous est ?tranger ou lointain.Il faut saluer le courage du r?alisateur qui a os? une adaptation qui rel?ve de l'?quilibrisme entre XVI? et XVII? si?cle, sans c?der ? la facilit? qui consiste au th??tre et au cin?ma ? , non pas adapter, mais servir du "pr?cuit" light et modernis? par peur de ne pas trouver son public.L'?criture de Madame de Lafayette, de m?me que les moeurs et les codes ?voqu?s par Tavernier ne nous sont somme toute pas plus ?trangers que des oeuvres litt?raires et cin?matographiques contemporaines mais extra-europ?ennes de qualit?.Restent la permanence des sentiments et des comportements au-del? des si?cles malgr? l'ali?nation d'une ?poque particuli?re.Restent la permanence des grands th?mes et le lyrisme d'un Tavernier qui est notre seul cin?aste apte ? aborder l'histoire avec une pleine connaissance de la litt?rature- avec Ch?reau et Mnouchkine?Quant ? la difficult? des acteurs ? faire passer les sentiments d'une autre ?poque, je ne l'ai pas ressentie, touch? au contraire par une fr?n?sie et un path?tique juv?niles quasi-romantiques.

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