Image du film L'Oeil de l'astronome

Non, Galilée n’a pas accouché seul de la prétendue science moderne ! Tel est en filigrane le message que le réalisateur Stann Neumann semble nous livrer avec ce film original et passionnant, qui choisit de mettre en scène dix nuits de l’été 1610 vécues par un scientifique praguois relativement méconnu du grand public : Johannes Kepler. Pendant cette courte période, l’astronome officiel de la cours praguoise de Rodolphe II reçoit la lunette du déjà illustre Galilée (réinventée une année auparavant en Italie), et peut enfin vérifier les observations de son collègue copernicien.
Le choix du personnage abordé — Kepler et non Galilée — montre d’emblée une volonté de s’écarter des sentiers battus et de traiter de manière décalée les débats qu’ont suscité l’invention de la lunette astronomique. Cette originalité est confirmée par des options cinématographiques audacieuses, comme l’éclairage minimaliste à la bougie, qui contraint Stann Neuman à des plans rapprochés sur les personnages ou sur les expériences scientifiques réalisées dans un décor presque exclusivement nocturne, ou le choix d’une certaine théâtralité : unité de temps (le film s’ouvre sur le déballage de la lunette de Galilée et se termine sur le renvoi de l’instrument à son collègue italien) et de lieu (le balcon royal se transforme rapidement en véritable observatoire), importance des personnages secondaires qui gravitent autour de Johannes Kepler, l’ensemble formant un équilibre réussi (des jeux de caméra en rotation autour des personnages font parfois écho à l’héliocentrisme cher à Kepler).

Alors que le scénario se restreint à une fenêtre très étroite de l’histoire des sciences, le film s’inscrit clairement dans une continuité bien plus large à plusieurs égards. Le glissement progressif du médiéval à la Renaissance – très tardif dans les sciences occidentales –, qui voit l’expérience sensible prendre le pas sur le dogme religieux, est ici bien exposé : Kepler, comme Galilée, ne se voyait pas comme un hérétique mais prétendait savoir lire entre les lignes des saintes écritures (« Dieu a écrit un grand livre en langage mathématique » selon Galilée). Les frontières floues entre astronomie et astrologie, caractéristiques de cette époque, sont également bien illustrées par le personnage de Kepler lui-même, issu d’une famille où la sorcellerie rythmait le quotidien. La question du plus ou moins grand degré d’objectivité des observations à des fins scientifiques est également largement abordée : si notre œil peut nous tromper (ceux de Kepler étaient paradoxalement défaillants !) ou être surpassé (les plans d’une chouette aux grands yeux perçants ponctuent régulièrement la mise en scène), qu’en est-il d’une observation par le biais de la lunette astronomique, construite des mains imparfaites et corrompues de l’homme ? « La lunette est-elle innocente ? » demande-t-on à Kepler !
Cette question de l’objectivité des observations –voit-on ce que l’on veut bien voir ? – a même poussé les personnages à réaliser des dissections d’un œil de bœuf puis d’un œil humain afin d’aborder l’œil comme un appareil optique naturel (peut-être pour la première fois dans l’histoire des sciences ?) et non comme une création divine intouchable. La notion – elle aussi glissante – de modélisation, de l’œil mais aussi de la Lune, est également traitée. On comprend que la distinction entre une observation et sa modélisation voit le jour progressivement notamment grâce à la mise en évidence des reliefs lunaires suivie de la réalisation d’une maquette de la Lune par Kepler lui même. On comprend également que cette distinction progressive a permis des conceptions de moins en moins anthropomorphiques voire de moins en moins animistes. A titre d’exemple, là où les autorités voyaient le Soleil et la Lune comme une image du masculin et du féminin censée éclairer la Terre respectivement le jour et la nuit, les observations à travers la lunette ont permis petit à petit de rabaisser la Terre au rang d’un astre parmi d’autre…

Du point de vue de l’évolution des idées scientifiques, d’autres glissements plus subtils sont également évoqués. La distinction entre les deux mondes d’Aristote (sublunaire des hommes et supralunaire des dieux) s’estompe progressivement au cours de la Renaissance pour arriver à la fin du XVIIème siècle à une pensée unifiée du monde à différentes échelles grâce à la théorie de la gravitation universelle d’Isaac Newton. On comprend ici que des astronomes comme Galilée et Kepler ont largement contribué au terrain préparatoire nécessaire à cette unification majeure. Le film traite également de la question de l’omniprésence du cercle en astronomie, autre héritage d’Aristote qui se trouve avoir pesé très lourd en Europe, et dont Kepler, en s’appuyant sur les observations extrêmement minutieuses et antérieures de Tycho Brahe, s’est peu à peu détaché  pour modéliser les trajectoires des planètes par des ellipses.
Tous ces glissements montrent comment le basculement du mythe au savoir ne se fait jamais du jour au lendemain, par le coup de génie d’un seul homme, mais progressivement et collectivement. Cette manière de concevoir l’histoire des sciences se révèle d’une grande modernité au regard de certains ouvrages récents d’épistémologie ou d’histoire des sciences qui présentent les découvertes scientifiques majeures comme de véritables constructions sociales.

D’une très grande rigueur scientifique (fruit d’une collaboration du réalisateur avec l’éminent historien des sciences Marc Léchièze-Rey) et s’appuyant sur des partis pris audacieux et fort bien assumés, le film mérite une exploitation pédagogique avec les élèves en Sciences Physiques, à condition de réaliser un sérieux recadrage en amont et en aval de la présentation du film. En amont, un travail en histoire des sciences est largement nécessaire sur l’héritage d’Aristote (corrigé par Ptolémée qui a eu l’audace au IIème siècle après JC de décentrer la Terre par rapport au centre de l’univers), sur quelques illustres coperniciens de la transition XVIème / XVIIème siècle (Copernic, Giordano Bruno et bien sûr Galilée) ainsi que sur le système hybride de Tycho Brahe (parfois qualifié de géohéliocentrique). En aval, un travail de continuité sur les questions laissées en suspens par ces dix jours d’observations doit être envisagé : la troisième loi de Kepler peut être énoncée (seules les deux premières lois sont mentionnées par Kepler en 1610) ; le fonctionnement de la lunette de Galilée et plus généralement les liens intimes entre optique et astronomie peuvent être mentionnés ; l’énigme non résolue envoyée par Galilée à Kepler qui traite en fait des anneaux de Sature peut être traitée ; la gravitation universelle peut être introduite comme la cause des effets décrits par les observations et les descriptions de Kepler et Galilée ; une modélisation plus actuelle du système solaire et même une ouverture sur la récente découverte des exoplanètes peut être réalisées (exoplanètes qui se trouvent vérifier à merveille les trois lois de… Kepler !)… pour ne citer que cela. L'exploitation du film paraît particulièrement appropriée en classe de Terminale S, que ce soit en cours de Sciences Physiques (les trois lois de Kepler étant explicitement au programme) ou en Philosophie.

Benjamin

L'Oeil de l'astronome

Ce film m'intéresse

L'avis des enseignants

Suivez-nous