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Après la bataille de Yousry Nasrallah

Critique

Après la bataille

Qui étaient ces cavaliers qui fendirent la foule rassemblée place Tahrir, le 2 février 2011, pour bastonner les manifestants anti-Moubarak (épisode depuis connu sous le nom de « bataille des chameaux ») ? Des opposants convaincus à la révolution égyptienne qui, exaspérés par l’intolérable contestation pacifique de jeunes chantres de la démocratie, entendaient préserver un régime autoritaire mais prétendant mieux protéger les plus modestes ?  Ce n’est pas le regard que le cinéaste égyptien Yousry Nasrallah, libre disciple du grand Youssef Chahine, choisit de porter sur ces images trop rapidement devenues le symbole des divisions égyptiennes.
Contre l’exploitation caricaturale de l’événement par la chaîne Al-Jazira, contre la vision simpliste projeté par l'Occident (un Occident enthousiaste à l’idée d’entendre le vent de démocratie souffler sur la rive sud de la Méditerranée), le réalisateur de Femmes du Caire (et d'un des fragments du récent 18 jours) entend tisser la véritable histoire de la révolution égyptienne, une histoire faite de complexité et de contradictions. En portant son dévolu fictionnel sur un des cavaliers du 2 février, Nasrallah tente de décrypter les images passées en boucle sur You Tube et démonte un à un les mécanismes du carcan politique et moral qui étrangle un homme simple plongé dans la misère depuis que le régime l’a privé de son gagne-pain.
Le film raconte le cheminement que suit Mahmoud pour se libérer des chaînes de la sujétion. A lui de sortir du système clanique qui ploie, sous la loi cynique d’un riche notable, le pauvre quartier de Nazlet dans une soumission féodale archaïque. A lui encore d’affronter la tête haute les quolibets d’un voisinage qui le désigne à la vindicte pour avoir chuté place Tahrir et failli à sa virile mission.
A partir de l’itinéraire qui conduit ce personnage, à force de courage et de remises en question, sur la voie salvatrice de la liberté et de la dignité retrouvées, Yousry Nasrallah invite chaque membre de son entourage à trouver sa propre voie vers l’émancipation. Contre les insultes de leurs camarades et l'amertume de leur père, les enfants de Mahmoud accomplissent eux-mêmes leur destinée familiale : devenir des cavaliers aussi habiles que reconnus. Contre la chape de plomb misogyne qui pèse sur les quartiers de la misère égyptienne, sa femme Fatima goûte à la liberté en manifestant en compagnie des militantes occidentalisées du Caire. Contre sa vision simpliste de la révolution et de ses valeurs, la journaliste des beaux quartiers (et amante d’un jour de Mahmoud), qui vient du même milieu que l'héroïne d'Intérieur/Extérieur (le segment du film collectif 18 jours réalisé par Nasrallah), doit apprendre à aimer une société égyptienne complexe plutôt que de l’enfermer dans une vision politique manichéenne.
Acteur militant, cinéaste engagé, Yousry Nasrallah tente de modeler le récit de la révolution de février pour la rendre à chaque Egyptien. Il décide de son début comme de sa fin : elle commencera en janvier 2011 pour s’achever en octobre de la même année, lorsque les Coptes du Caire sont massacrés par une armée restée au pouvoir, alors même qu’ils commençaient à se mobiliser comme citoyens et non pas en tant que communauté. Il lui donne sa nature et son sens : ce sera la quête, portée par les mots d’ordre des manifestants de la place Tahrir, qui résonnent encore dans le film, de la dignité humaine

 

Francis Larran

Professeur d’histoire-géographie au lycée de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. J’aurais voulu épouser Kathryn Bigelow ! Comme tous les réalisateurs et réalisatrices que j’aime, elle réussit le tour de force d’exprimer des messages profonds dans des films grand public.

Après la bataille

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