Le déclin de l'empire américain

Critique

Argo

« John Wayne est sous terre depuis six mois, et voilà ce qui reste de l’Amérique ! ». La formule résonne dans le nouveau long-métrage de Ben Affleck comme un leitmotiv sarcastique. La chute du Shah d’Iran, la prise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS… en 1979, la coupe de l’humiliation est pleine et sera bue jusqu’à la lie par une Amérique dépitée par son incapacité à faire face dans un monde qui lui échappe. Plus que les sanglants épisodes de la révolution islamiste en Iran, qui jalonnent sporadiquement les deux heures d’Argo, c’est bien la façon dont les Etats-Unis ont choisi de regarder leur passé qui intéressera les élèves de Terminales L et ESLes Etats-Unis et le monde depuis les 14 points du Président Wilson (1918) »).
Bien sûr, on est témoin de l’impitoyable désoccidentalisation du pays, des brutalités des gardiens de la révolution, ainsi que du cynisme de la propagande gouvernementale qui exploite même les enfants (pour calomnier le Grand Satan à la télévision). Bien entendu, Ben Affleck n’oublie jamais de rappeler combien les Etats-Unis ont pu faire œuvre de machiavélisme lorsqu’il a fallu remplacer le régime libéral iranien des années cinquante par celui de leur marionnette corrompu, le Shah. Evidemment, le réalisateur porte un regard sans concession sur l’incapacité déroutante de son pays à contrôler la situation au Moyen-Orient. Ce n’est pourtant pas dans ces brefs rappels des enjeux diplomatiques de l’année 1979 que réside, pour des élèves de Terminales, l’intérêt principal du film.

Le réalisme du long-métrage fait directement remonter le spectateur aux racines du mal américain. Les Etats-Unis de la fin des seventies ne sont que décrépitude. Un à un, Ben Affleck démonte les piliers de la puissance américaine pour dévoiler une charpente pourrie qui, à chaque coup de butoir de l’humiliation, menace de céder. Est-il question de la puissance militaire et diplomatique du géant de la Guerre froide ? Aussitôt sont rappelés son incapacité à protéger ses ambassades et les plans rocambolesques de la CIA pour sauver une poignée d’otages en les faisant passer pour une équipe de cinéma en repérage à Téhéran ! A peine la puissance politique est-elle évoquée que surgissent à l’écran les arcanes d’une administration américaine brouillonne et l’image pâlotte d’un président-girouette. Lorsque l'on pense au soft power américain, un long travelling sur les ruines rouillées des lettres « Hollywood » qui surplombent Los Angeles réactive rapidement le souvenir douloureux de la fin de l’âge d’or du cinéma américain. Pas plus que les autres, l’american way of life n’échappe au hachoir de la décadence : à l’écran, une longue valse fait se succéder les divorcés malheureux, les mauvais pères dépressifs, les stars cyniques, les producteurs désabusés…

Le déclin de l’Amérique n’a-t-il qu’un temps ? Non, car pour Ben Affleck, l’histoire est cyclique. A l’Amérique en loques des seventies répond, point par point, l’Amérique décrépite du début du XXIe siècle. L’intention est volontaire, la répétition historique impitoyable. Au fade Jimmy Carter répond encore aujourd’hui un président démocrate jugé, par l’Amérique conservatrice, trop faible sur la scène mondiale. A l’armée américaine critiquée dans les campus étudiants et ridiculisée par sa défaite au Vietnam succèdent aujourd’hui d’autres forces militaires conspuées pour avoir torturé en Irak et critiquées pour leur incapacité à maîtriser la situation au Moyen-Orient. La liste est-elle complète ? Peuvent encore s’y greffer les chocs pétroliers des années soixante-dix et la crise économique actuelle, le déclin des studios à rapprocher de la concurrence actuelle des séries télévisées… Le finale du film, empreint d’une cinglante ironie est de toute façon suffisamment clair : quand libération des otages rime avec soulagement à l’idée de reboire de l’alcool ou de gagner l’Irak de S. Hussein, il est évident que le monde dépeint par le réalisateur n’est pas au zénith de sa forme.

Dans ce monde américain en déclin, l’espoir de retrouver un peu de grandeur n’est cependant totalement écarté. C’est en effet avec talent que l’acteur-réalisateur renoue avec le brillant Nouvel Hollywood des décennies 1960 – 1970, dont l’influence est clairement assumée. Côté thématique, on retrouve, dans le scénario, les mêmes critiques acerbes adressées aux hommes de pouvoir. Côté esthétique, on aime à revoir les images granuleuses, la photographie délavée, le sens du découpage et les travellings et plans-séquences des longs métrages des années 1970s. S. Lumet, A. J. Pakula, R. Altman, J. Frankenheimer, S. Pollack, M. Cassavetes, M. Scorsese : on pourra inscrire Ben Affleck dans cette brillante filiation. Pris par le désabusement du film Argo, on pourra aussi remarquer qu'aussi fidèle soit-elle, l’imitation du Nouvel Hollywood tire, par essence, un trait sur la recette qui a assuré sa grandeur : la critique brutale de l’académisme.

Francis Larran

Professeur d’histoire-géographie au lycée de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. J’aurais voulu épouser Kathryn Bigelow ! Comme tous les réalisateurs et réalisatrices que j’aime, elle réussit le tour de force d’exprimer des messages profonds dans des films grand public.

Argo

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