Image du film La Révolution silencieuse

"L’année 1956 marque le début d’un mouvement réformiste qui accompagnera l’histoire de la RDA jusqu’à sa chute en 1990"

Entretien

La Révolution silencieuse

La Révolution silencieuse raconte l’histoire vraie d’une classe de lycéens qui improvisa une minute de silence pour protester contre la répression russe du soulèvement de Budapest (1956). L'historienne Hélène Camarade, spécialiste de la RDA et de sa représentation au cinéma, nous aide à replacer le film dans son contexte : celui de l’année 1956, décisive pour l’Allemagne de l’Est et l’ensemble du bloc soviétique, mais aussi celui du cinéma consacré à la RDA.
 
La Révolution silencieuse se passe en 1956. Quelle est, à l’époque, la situation en Allemagne de l’Est et dans le reste du bloc soviétique ?

1956 est une année particulière, tant pour la République démocratique allemande (RDA) que pour l’ensemble du bloc soviétique. Staline est mort en 1953. Son successeur, Nikita Khrouchtchev, initie en février 1956 une vague de déstalinisation, qui vise à reconnaître les crimes du régime stalinien, et mettre fin au culte de la personnalité.
Le bloc soviétique connaît alors une relative phase de libéralisation, qui se traduit également par des soulèvements populaires. Le premier a lieu en juin 1956, lorsque des ouvriers de la ville polonaise de Poznań se révoltent. Leur insurrection est écrasée par l’armée, mais quelques mois plus tard, en octobre 1956, de nouvelles manifestations éclatent et aboutissent à un changement de gouvernement.

On a surtout retenu le soulèvement de Budapest.

La Hongrie est un des pays clés de cette année 1956. En juillet, le premier secrétaire du parti communiste hongrois démissionne. Suite à cela, un soulèvement populaire touche des dizaines de villes à travers le pays. Ce mouvement atteint son apogée le 30 octobre, lorsqu’Imre Nagy prend la tête du gouvernement hongrois et décrète la fin du parti unique et la sortie du Pacte de Varsovie.
Ses décisions font naître dans l’ensemble du bloc soviétique l’espoir d’une démocratisation du communisme. Mais le 4 novembre 1956, les chars soviétiques entrent dans Budapest. La rébellion est définitivement écrasée le 15 novembre.

Quel a été l’impact de cette insurrection hongroise de 1956 sur les Allemands de l’Est ?

Comme dans tout le bloc soviétique, la rébellion hongroise suscite, en RDA, beaucoup d’espoir. On assiste, durant le printemps et l’été 1956, à une libération de la parole, notamment dans les universités. Les étudiants se font entendre, pour réclamer le droit de s’exprimer plus librement. Ils ne souhaitent pas renverser le régime communiste mais le réformer. Certains écrivent des tracts anonymes pour affirmer leur solidarité avec les Hongrois. Et des réunions autonomes sont même organisées dans la faculté vétérinaire de Berlin début novembre.
On assiste du reste, au sein même du parti communiste est-allemand, le SED, à des manifestations d’autocritique. Des marxistes dissidents, comme Wolfgang Harich ou Walter Janka, constituent des groupes de réflexion.
Le SED est alors complètement désorienté. Étant l’un des partis les plus staliniens du bloc soviétique, il ne sait pas comment réagir à la déstalinisation. La période qui va de février 1956 à l’écrasement de l’insurrection hongroise en novembre est donc une période de flottement. Ce que l’on comprend dans le film : les jeunes de la « classe silencieuse », dont la protestation a lieu les 29 et 30 octobre 1956, ne sont pas tout de suite réprimés par le régime. C’est seulement après le 4 novembre 1956 et l’arrivée des chars soviétiques à Budapest que le SED reprend la main sur le pays.
L’année 1956 marque donc le début d’un mouvement réformiste qui accompagnera l’histoire de la RDA jusqu’à sa chute en 1990 ; un mouvement qui vise à démocratiser le communisme, et à produire un socialisme à visage humain.

Pourquoi ces jeunes Allemands de l’Est se sentent-ils concernés par la révolution hongroise ?

Les jeunes de la « classe silencieuse » partagent le mécontentement des Hongrois et ont, comme eux, l’espoir que les choses changent.
Ils sont également influencés par la RIAS, la radio créée par les Américains et les Britanniques, dont le siège était situé à Berlin-ouest. Dans le film, les jeunes se rendent chez un vieil opposant au régime, Edgar, pour l’écouter la RIAS. Mais de nombreuses familles écoutaient cette radio chez eux. Bien que cela soit interdit par le régime, il s’agissait d’une activité assez commune. D’autant que les faits historiques relatés dans le film se sont déroulés à Storkow, une petite ville située à une heure de Berlin, où l’on captait donc bien la RIAS.
L’idée de la minute de silence, le 29 octobre, vient ainsi de la RIAS, qui incite ses auditeurs à rendre hommage aux Hongrois. Le lendemain, 30 octobre, les jeunes apprennent, toujours par la RIAS, que le célèbre joueur de football hongrois Ferenc Puskás est mort. Ils décident alors de renouveler leur minute de silence, en sa mémoire. Ils utiliseront par la suite ce prétexte pour justifier leur acte, quand ils voudront lui enlever toute connotation politique pour se protéger. Mais ils mettront par là-même le pied dans l’engrenage, puisque seule la RIAS (et non les médias autorisés en RDA) avait donné cette — fausse — information.

Entre le geste de protestation de ces lycéens et les remous étudiants dont vous avez parlé, on a l’impression que seuls les jeunes se soulèvent en 1956. Qu’en est-il des adultes ?

La génération précédente, celle des parents de ces jeunes, est beaucoup plus prudente. Elle a en effet vécu la répression du soulèvement de juin 1953 (évoquée dans le film), et sait quel degré peut atteindre la violence du régime.
Le 17 juin 1953, des ouvriers est-allemands initient le premier soulèvement du bloc soviétique. Rapidement rejoints par une large part de la population, ils expriment des revendications économiques et  sociales (un meilleur niveau de vie, de meilleures conditions de travail) mais aussi politiques (plus de pluralisme, la libération des prisonniers politiques et l’organisation d’élections libres). Mais on est à l’époque en plein stalinisme (même si Staline est mort quelques semaines auparavant), et la répression est donc particulièrement sévère. Les chars soviétiques interviennent et écrasent la révolte. Plusieurs personnalités sont envoyées au goulag, après avoir été jugées sommairement par des tribunaux militaires soviétiques. Un grand nombre d’opposants disparaissent du jour au lendemain, enlevés ou assassinés par les services secrets soviétiques. Ces événements de 1953 ont donc profondément marqué ceux qui les ont vécus. Après la révolte, ceux qui n’avaient pas été emprisonnés ont dû fuir, s’accommoder du régime ou devenir plus prudents.

Pourquoi une simple protestation lycéenne est-elle autant réprimée ?

Il y a, à mon sens, deux éléments de réponse. Le premier tient au fait qu’après la période de flottement qui a duré de février à novembre 1956, le SED est bien décidé à rétablir l’ordre en RDA. Il s’emploie alors à réprimer systématiquement tous les mouvements de contestation qui ont éclos dans les mois précédents.
La deuxième explication est liée à la volonté de la RDA d’obtenir le soutien de sa population. La RDA n’a jamais été un régime uniquement répressif. Il y a toujours eu une alternance du bâton et de la carotte, de la répression et de la séduction. Le SED a donc du mal à comprendre pourquoi une classe entière, éduquée dans les valeurs du socialisme, décide de se rebeller. La visite du Ministre de l’Éducation à Storkow s’inscrit dans le cadre de cette incompréhension : il reproche aux jeunes leur manque de loyauté et leur ingratitude. C’est aussi pour cela que les cadres recherchent activement les leaders de cette contestation : il est plus facile pour eux d’envisager qu’un ou deux élèves auraient dévoyé tous les autres.
Cela étant, la punition n’est pas si sévère. Certes les jeunes sont privés du droit de passer le baccalauréat, mais ils ne sont pas mis au ban de la société et ne sont pas traduits en justice. Au début des années 1950 par exemple, certains jeunes ont été condamnés à 25 ans de camp de redressement soviétique pour avoir distribué des tracts. Et en 1958, le leader du Cercle de Eisenberg, un groupe de résistants, écope de 15 ans de réclusion.

Les jeunes de la classe silencieuse décident, pour la plupart, de fuir à l’ouest. Allemagne de l’Est et Allemagne de l’Ouest sont-elles hermétiquement séparées à cette époque ?

Le mur n’ayant été construit qu’en 1961, la frontière est à l’époque très poreuse, notamment à Berlin. On le voit d’ailleurs dans le film. Il n’était bien sûr pas facile de fuir, il fallait trouver un prétexte et partir comme si on allait revenir le soir, mais les histoires de fuite n’étaient pas aussi rocambolesques que celles d’après-1961. D’ailleurs, les seize élèves qui ont décidé de fuir ont tous réussi à passer à l’ouest.

Combien de personnes ont fui l’Allemagne de l’Est avant la construction du Mur ?

On estime qu’entre 1949 et 1961, plus de 2,7 millions de personnes ont fui la RDA – sur une population totale d’environ 17 millions de personnes. Le flux de fugitifs était continu. Il s’agissait essentiellement de jeunes actifs éduqués.

Le film s’arrête justement au moment où les élèves fugitifs passent la frontière. Comment ont-ils été accueillis en Allemagne de l’Ouest ?

Les jeunes de la classe silencieuse ont été reçus à bras ouverts en Allemagne de l’Ouest. Ils ont été accueillis à côté de Francfort et ont pu passer leur baccalauréat. Et leur histoire a été très largement médiatisée : dès le mois de janvier 1957, ils ont fait la une de plusieurs journaux.
Il faut dire qu’à l’époque la concurrence était très rude entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et la RDA. La RFA, qui souhaitait la réunification, ne perdait jamais une seule occasion de montrer que la RDA était un régime totalitaire, violent et illégitime. L’histoire de ces jeunes a donc été transformée, en Allemagne de l’ouest, en un emblème de l’inhumanité de l’Allemagne de l’est. D’où cette photo datant de 1957, où l’on voit les élèves poser avec le Ministre des Affaires étrangères de la RFA. Le geste de protestation de cette classe a donc acquis une importance qu’il n’avait pas la prétention d’avoir. Le titre français du film participe du même processus : on ne peut pas dire que les élèves de Storkow projetaient de faire la « révolution », loin s’en faut.

Quelle est la place de la RDA dans le cinéma allemand depuis les années 1990 ?

La RDA est très présente sur les écrans allemands, et les films qui traitent de la période ont souvent beaucoup de succès à l’international. Dans le livre que je viens de publier, avec plusieurs collègues, nous faisons le constat d’un certain nombre de points communs entre ces œuvres : elles sont souvent destinées au grand-public, ont tendance à simplifier les événements, voire à véhiculer des stéréotypes, et se concentrent beaucoup sur les années 1980 ou sur les événements de 1953 et 1989. Par ailleurs, ces films adoptent souvent une gamme chromatique tournant autour du gris, et proposent une représentation vestimentaire figée. Quelques films d’auteur et documentaires proposent néanmoins une vision moins formatée, comme par exemple le très beau Barbara de Christian Petzold.

Quels codes du cinéma sur la RDA retrouvez-vous dans La Révolution silencieuse ?

Je constate, dans La Révolution silencieuse comme dans beaucoup de films traitant de la période, une reprise des codes cinématographiques de la répression nazie. La scène d’ouverture du film, où des passagers d’un métro en provenance de Berlin-Est sont contrôlés par la police, rappelle ainsi des scènes d’occupation nazie. Et la séquence suivante est encore plus troublante : le soir, dans un bistrot, quatre jeunes observent un groupe d’officiers soviétiques ; de loin, on a l’impression que ces officiers portent l’uniforme des SA, la section paramilitaire du parti nazi.

Constatez-vous des différences marquantes entre les films réalisés par des artistes venus d’Allemagne de l’Est et ceux réalisés par des artistes venus de l’Ouest ?

Il y a eu, pendant tout un temps, beaucoup d’incompréhension entre les équipes de l’Ouest qui réalisaient des films sur la RDA, et les Allemands originaires de l’Est qui ne se reconnaissaient pas dans ces films. Certains réalisateurs venant de l’Ouest véhiculant, à leur insu sans doute, beaucoup de clichés sur l’Est.  Ce fut par exemple le cas de La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck.
Ce clivage est un peu dépassé aujourd’hui. Déjà parce que les biographies individuelles sont moins tranchées - il est plus difficile de savoir qui vient de l’Est et qui vient de l’Ouest ; ensuite parce que les équipes de films sont plus mélangées. Dans le cas de La Révolution silencieuse, le réalisateur est originaire de l’Ouest, mais il s’est très largement entouré de personnes venues de l’Est (ses acteurs notamment).  

Le cinéma, les téléfilms et les séries jouent-ils un rôle important dans l’établissement d’une mémoire de l’Allemagne de l’Est ?

La mémoire passe essentiellement par ce biais-là. Ce qui n’est pas sans certaines limites. On constate ainsi que les jeunes générations ne connaissent pas bien la période. À l’Est, les jeunes en ont une vision héritée de leur histoire familiale, marquée par le souvenir de la vie quotidienne mais occultant souvent la dimension politique. Et à l’Ouest, beaucoup de jeunes font la confusion entre RDA et nazisme.
Il faudrait, à mon sens, revaloriser les travaux historiques sur la période. Car si de nombreux chercheurs travaillent sur la RDA, il n’y a pas, en Allemagne, de chaire sur l’histoire de ce régime. Connaître la période est pourtant essentiel pour comprendre l’Allemagne d’aujourd’hui, ne serait-ce que les choix politiques des anciens Länder de l’Est.

Hélène Camarade est professeure en études germaniques, spécialiste de l’opposition en RDA et de la représentation de l’histoire au cinéma. Elle a notamment publié : La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989, Presses universitaires du Septentrion, 2018 ; Résistance, dissidence et opposition en RDA (1949-1990), Presses universitaires du Septentrion, 2016.
 

Philippine Le Bret

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